De Rouille et d’Os – Jacques Audiard

De Rouille et d'Os - Jacques Audiard

Délicatesse, élégance dansent et s’entremêlent avec fragilité, sensibilité; tous ces mots qui résonnent en moi au sortir d’un goût de Rouille et d’Os. La corrosion des cœurs endurcis par une vie paumée, l’éclatement des os broyés par les aléas d’une existence qui n’épargne pas. La réunion des contraires, d’aimants bipolaires, d’amants magnétiques au champ(s) fertilisé par la tendresse, la tolérance. Et la barque est chargée! Lui est pauvre, taiseux, primitif, brutal, handicapé du sentiment. Elle, séductrice, farouche, instable, un brin agressive. Ils se rencontrent un soir d’orage à l’odeur de sang où de la bouche d’Ali ne sort en un éclair que des paroles lapidaires et cassantes. « Pourquoi tu t’habilles comme une pute? » marque le début d’une histoire qui semble faire fi de toute délicatesse. Mais la délicatesse n’est pas toujours là où on le croit. Derrière la brutalité des mots va très vite apparaître la beauté des actes. Accepter l’autre dans la différence, sans a priori. Mieux, l’aider à s’épanouir dans le style de vie qu’il a choisi ou qui lui a été imposé. Tout simplement être présent. C’est sans doute là que se situe la vraie délicatesse.

Stéphanie se réveille sans ses jambes, là où Ali n’a qu’un corps de souffrance fait pour cogner. Corps mutilé, corps blessé, âmes oxydées. L’entraide et la compréhension réciproque seront le leitmotiv de ces deux marginaux dont l’histoire ressemble à une double résurrection. Sans jugement aucun, le plus naturellement possible ce colosse au cœur tendre que joue Matthias Schoenaerts – déjà vu dans Bullhead – va lui apprendre à renaître à un monde qu’elle n’a pas choisi, va lui apprendre simplement à ne pas renoncer. Pas par pitié, ni même par amour (tout au moins au départ) juste comme ça, peut-être parce qu’au fond il a compris qu’elle avait besoin de lui. De son côté et forte des attentions pourtant parfois brutales qu’il a à son égard, Stéphanie va le porter dans ses combats de coq – qu’il exécute pour quelques euros – jusqu’à en devenir la taulière. Perchée sur des prothèses en métal qu’elle n’hésite d’ailleurs plus à exhiber, elle en arrive à nager en eaux troubles et d’un simple regard lui donner la force de gagner.

Pas de pathos, juste l’histoire de deux vies cassées, de deux êtres fait pour se rencontrer, l’un apprenant à revivre et à accepter les blessures d’un corps mutilé, l’autre apprenant à aimer malgré les bleues d’une âme recroquevillée. Après De Battre mon cœur s’est arrêté et Sur mes lèvres, Jacques Audiard prouve encore ici en parfait alchimiste que les plombs qui viennent jalonner la vie peuvent parfois briller de mille feux.

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A propos de l'auteur

Luzycalor - traduire lumière et chaleur - est le blog d'une petite curieuse adepte de cinéma, musique, littérature et culture urbaine en tout genre. Vaste champ d'investigation isn't it? Parce que si culture s'étale comme confiture, les deux ont en commun un petit goût sucré dont on devient très vite addict. Bienvenue dans mon univers, ce monde vu de ma fenêtre!

21 commentaires
  • filou49 - mai 23, 2012

    bon, voilà un film qui fait quand même une belle unanimité, à part un ou deux grincheux…j’aime le cinéma d’Audiard surtout sa mise en scène, mais j’avais tendance à le trouver trop masculin…au moins là avec le personnage joué par Marion Cotillard, je suis sur que son cinéma va gagner en émotion et en sensibilité… j’ai hate de le vérifier :o) bonne soirée à toi

    • luzycalor - mai 23, 2012

      C’est étrange, je n’ai pas cette impression pour ma part et j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de délicatesse également dans Sur mes lèvres où Emmanuelle Devos est assez exceptionnelle.

  • Le Chat Masqué - mai 23, 2012

    Très bel article, vraiment bien écrit et qui reflète parfaitement l’atmosphère de ce très beau film : superbement filmé et admirablement joué. Petit souci seulement : tu appelles l’héroïne du film jouée par Marion Cotillard « Stéphanie », ce n’est pas « Marie » son prénom ? Bises !

    • luzycalor - mai 23, 2012

      De battre mon cœur s’est arrêté un instant :)…bin non c’est bien Stéphanie. Et merci pour les gentils compliments.

  • Le Chat Masqué - mai 23, 2012

    Bah c’est vraiment très bizarre ça : j’ai le souvenir d’une scène où elle répond « Marie » quand on lui demande son prénom… Et là je viens de vérifier sur allocine et tu as raison, ils l’appellent Stéphanie ! J’ai rêvé ?

  • Carmadou - mai 23, 2012

    Excellent billet même si nous n’avons pas connu le même enthousiasme. Cet homme qui finit par briser la glace est incarné admirablement par Matthias Schoenaerts, assurément la révélation de l’année… C’est un film impressionnant, d’une grand force assurément.
    Mais définitivement le cinéma d’Audiard semble nous laisser sur le bord de la route, nous n’arrivons jamais vraiment à partager pleinement l’enthousiasme général qu’il semble à chaque fois déclencher, c’est quelque peu frustrant.
    Mais nous insisterons en revisitant sa filmographie!

    • luzycalor - mai 24, 2012

      Merci :) et oui j’ai vu que votre enthousiasme était modéré. Ces derniers temps nous sommes d’ailleurs souvent en désaccord sur les films mais j’aime bien voir des avis différents et essayer de comprendre pourquoi nos visions diffèrent. Je dirais que tous les films d’Audiard sont extrêmement forts. J’ai lu des critiques virulentes sur son cinéma, d’autres dithyrambiques. De fait il ne laisse pas indifférent. Après, les goûts de chacun, le vécu de chacun, la psychologie de chacun font que les choses résonnent ou pas…Moi pour l’instant ça marche à tous les coups. A la fois je n’ai pas tout vu de lui…

  • aircoba - mai 24, 2012

    Moi j’ai envie de jouer le grincheux. J’ai plein de trucs à redire sur ce film. J’en attendais beaucoup (en gros fan d' »Un Prophète » et ayant adoré « De battre mon coeur s’est arrêté ») et comme je le disais à d’autres…

    Les acteurs portent complètement le film (y compris les seconds rôles). Y’a des moments de grâce : la scène où ils baisent, complètement à contre courant de ce qu’on attend, les combats et le moment où elle sort de la bagnole, le moment où elle refait ses gestes professionnelles… j’ai bien failli chialer sur de la musique techno, c’est fort. Ces scènes-là et quelques autres prennent aux tripes. Mais il m’a manqué quelque chose pour totalement m’emporter.

    Globalement j’ai trouvé ça propre, trop propre (la lumière du soleil, les reflets dans l’eau), léché, trop léché (genre les ralentis dans le bassin), et surtout trop distancié (sans doute par peur de tomber dans le pathos, mais du coup j’ai pas été emporté par cette histoire)… et du coup un petit peu déçu je suis. J’aurais aimé me sentir plus proche des personnages, de leur vécu. J’aurais aimé plus de proximité avec eux, leurs histoires, leur histoire. Pour moi, Audiard travaille trop sur la coquille au détriment du reste, ce qui m’en a éloigné. Il aurait probablement gagné à se rapprocher de ses personnages au lieu de faire des plans sur le soleil dans la mer. Je trouve pas ça très délicat justement dans la manière de filmer. C’est parfois un peu trop maniéré et ça sonne faux à mes oreilles. Genre coquille vide. Pas toujours bien sûr, il réussit plein de trucs dans ce qu’il fait. Mais c’est juste que sur la longueur, je sais pas, y’a plein de trucs pour lesquels j’ai pas marché.

    Oh bien sûr je me suis pas fait chier, mais disons que j’en suis ressorti en me disant « OK c’est un bon film » (je le pense vraiment, me faites pas dire ce que j’ai pas dit, globalement j’ai passé un bon moment) mais bordel c’est quand même pas si ouf que ça. Surtout qu’en plus j’aime pas la fin avec la voix off du mec qui vient en mode « 21 grammes » donner une grande conclusion qui tombe complètement à plat. Et c’est quand même cette voix-off à la con qui me reste en travers de la gorge. Et puis c’est un détail qui n’en est pas un, mais l’ouverture (l’espèce de prologue avec le flou d’images entremêlées) non plus ne m’a pas plu. C’était tout l’inverse avec « Un prophète » mais c’est bien la seule comparaison que je peux faire. Voilà c’est mon quart d’heure « j’ai envie de dire du mal d’Audiard » (parce que j’ai absolument rien à reprocher aux acteurs).

    • luzycalor - mai 24, 2012

      Oui tu joues les grincheux et ce n’est pas la première fois par ici. Cela doit être l’effet Schoenaerts 😉 Nan je déconne, en plus je sais que non parce que tu le trouves bon acteur. On peut difficilement faire autrement d’ailleurs.
      C’est finalement assez amusant mais nous ne partageons pas les mêmes moments de grâce : la scène où ils baisent oui, le moment où elle sort de la bagnole plus ou moins, mais le reste non. Un beau moment de grâce : le moment où il est à l’hôpital et où il lui dit qu’il a besoin d’elle et qu’il ne faut pas qu’elle raccroche!
      Je n’ai pas besoin en ce qui me concerne de comprendre leurs histoires respectives pour me laisser emporter par leur histoire que je trouve vraiment belle, simple et bien filmée. Je crois que ce qui m’a le plus marquée est le moment où elle parle de délicatesse. Ce mot fait écho. Vraiment. Et c’est autour de cela que j’ai creusé. Je ne suis pas comme toi allée chercher (pinailler je dirai et ne le prends pas mal) les plans trop léchés. Je m’en fous un peu. Je ne cherche pas en fait les défauts de mise en scène qui pourraient rendre le tout plus mièvre, je me suis juste perdue dans la rencontre qu’Audiard me raconte. Et crois moi j’en ai vu des défauts, notamment la scène cousue de fil blanc où tu le sens qu’il va se passer un drame avec le gosse. Rien à reprocher aux acteurs tu as raison, mais moi Audiard et son cinéma me font souvent rêver et pourtant ce n’est pas franchement très gai. Il faut que je vois un Prophète, absolument maintenant.

  • My Little Discoveries - mai 24, 2012

    Merci pour ce bel article! C’est le film que j’ai le plus envie de voir en ce moment!!! Et ça tombe bien, je serai bientôt sur Paris donc je filerai au ciné! ;o)

  • Asphodèle - mai 24, 2012

    Ton article lui est fabuleux et pour avoir vu en DVD des films que tu avais aimés et chroniqués, je te trouve en général très « juste » au sens propre, même quand tu as des élans lyriques (nous devons avoir une sensibilité proche^^). Qu’Aircoba râle rien de nouveau, il ne commente que pour râler le gueux !!! :) Je rigooole…
    Tiens ! Toi qui connais tout, on vient de me prêter J.Edgar avec Di Caprio (j’ai un peu de mal avec cet acteur mais bon), je ne sais pas ce que ça vaut, pas encore eu le temps de visionner (en VO sous-titrée en plus, arrgh !!^^)…

    • luzycalor - mai 24, 2012

      Merci, ce message me touche vraiment beaucoup Asphodèle :) Aircoba ne commente pas que pour râler, non ce n’est pas très juste de dire ça et souvent nous sommes assez d’accord. Mais il est vrai que ces derniers temps il prend un malin plaisir à prendre le contrepied de ce que l’on dit. C’est un rebelle :)
      Moi qui connais tout? Hum non, non ne dis pas ça… je suis bien loin de tout connaître mais je suis curieuse. J Edgar, je l’ai effectivement vu et j’en ai fait la critique. Leonardo di Caprio y est extraordinaire et je trouve que cet acteur est franchement bon. En revanche le film est assez médiocre ce qui est étonnant pour un Eastwood que par ailleurs j’aime beaucoup. Je m’y suis fermement ennuyée. Mais après il y a eu de bonnes critiques également. Demande à Aircoba ce qu’il en pense avec un peu de chance : tout le contraire de moi! 😉

  • aircoba - mai 24, 2012

    C’est vrai que si c’est pour passer une couche de pommade supplémentaire, généralement je m’abstiens. Alors que si c’est pour égratigner un peu plus un film, je fonce. Mais en vrai, je râle pas tant que ça. On dirait pas comme ça mais je suis hyper enthousiaste par rapport au français moyen.

    • luzycalor - mai 24, 2012

      Merci pour la pommade, c’est agréable :) Note que du coup ça change un peu du reste des commentaires fort plaisants à entendre. Promis la prochaine fois je dézingue!

  • aircoba - mai 24, 2012

    Ha ha. Nan mais là en plus je pinaille parce que j’aime bien ça. Si je devais dézinguer, j’écrirais un truc sur « Sur la route » que j’ai vu hier et qui est scandaleusement long, chiant et sans intérêt.

    Pas vu J.Edgar par contre, ça avait l’air un peu longuet et un peu chiant. Et puis généralement les biopic m’attirent pas des masses. Par contre, je suis d’accord avec toi, pour prendre le parfait contre-pied des intentions qu’on me prête, Di Caprio est un très bon acteur.

    • luzycalor - mai 24, 2012

      Bin, ouais dis donc les critiques ne sont pas bonnes du tout. Tant pis je zappe. C’est Cosmopolis maintenant que j’ai vraiment envie de voir.

  • Le Journal de Chrys - mai 24, 2012

    Comme j’aime Audiard (et ses films), je vais probablement aller le voir avec ma fille!!!!

  • dasola - juin 12, 2012

    Rebonjour, comme aircoba, même si j’ai aimé ce film, je trouve qu’il manque de chair. Je n’ai pas été aussi remuée que pour De battre mon coeur s’est arrêté ou Sur mes lèvres. Bonne soirée.

  • Lau - juillet 9, 2012

    Enfin, je suis allée voir ce film. J’avais lu votre article avant ce qui n’avait fait qu’accentuer mon désir de voir le dernier film d’un réalisateur dont j’adore le travail.
    Je suis globalement d’accord avec votre article cependant je trouve qu’il ne reflète pas assez la part de noirceur contenue dans ce film.
    Certes ce film donne de l’espoir et est bien plus lumineux qu’Un Prophète, néanmoins, il contient aussi des moments durs et poignants qui méritent d’être évoqués.
    Cela dit ce n’est qu’une question de point de vue et le mien est sans doute un peu plus sombre, mon souvenir des films de Jacques Audiard étant plus marqué par Un Prophète que par Sur mes lèvres.

    • luzycalor - juillet 9, 2012

      Vous avez raison c’est vrai mais je n’ai pas eu envie de mettre le projecteur sur ces points. C’est un parti pris.

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