Carnet de voyage au Japon : interview

Frederick Carnet Japon

D’abord photographe pour la presse et les agences de publicité, Frédérick Carnet découvre le Japon en 2008 en shootant les derniers maîtres de Budo. Tombé amoureux du pays, il décide en 2011 quelques mois après la catastrophe de Fukushima de parcourir une zone allant du nord d’Hokkaïdo jusqu’à Fukushima City – trois mois durant – avec pour seuls compagnons un vélo et un appareil photo. Bouleversé par son expérience, il publie aujourd’hui un livre à compte d’auteur. Rencontre.

 Luzy :
Frédérick Carnet, parles-nous un peu de toi, qu’est-ce qui t’a amené à la photographie?

Frédérick Carnet :
J’ai décidé de devenir photographe en 1992 à la fin d’un TD de Droit Constitutionnel! J’étais parti pour faire des études de droit et puis l’envie de liberté s’est très vite faite ressentir. Je pense que j’avais besoin d’un medium pour m’exprimer et me sentir libre. La photographie a pointé le bout de son nez et depuis on vit une relation passionnelle avec ses hauts et ses bas !

Luzy : 
Tu as décidé en octobre 2011, quelques mois après la catastrophe nucléaire de Fukushima, de parcourir cette zone sinistrée du Japon seul avec un vélo et ton appareil photo. Qu’est-ce qui a motivé ton choix? Quel a été ton itinéraire?

Frédérick Carnet :
J’ai découvert le Japon en août 2008 alors que je faisais un travail photographique sur les derniers grands maîtres de Budo. Je suis tombé amoureux du pays. Je m’étais promis d’y retourner dès que l’occasion se présenterait. Quand je me suis levé le 11 mars 2011 et que j’ai appris que le Japon avait été touché par un tremblement de terre et un tsunami gigantesque et sans précédent, ce fut un vrai choc. L’accident de Fukushima finira de m’ébranler. Je passais à l’époque mon temps sur internet pour m’informer sur ce qui se passait là-bas. En juin 2011, j’ai pris la décision de partir au Japon durant 3 mois pour y faire un travail photographique sur la place de la nature et y intégrer ce que la nature reprend quand elle se manifeste violemment. J’ai parcouru le Japon du nord de Hokkaido jusqu’à Fukushima City en parcourant une grande partie de la côte Est touchée par le tsunami. Je suis ensuite allé à Tokyo 7 jours pour y photographier la nature en milieu urbain et j’ai fini mon séjour à Tottori pour y photographier ses dunes (symbole d’une Terre qui ne finira par ne plus rien nous offrir si on continue à la maltraiter). J’ai choisi de faire ce voyage à vélo pour des questions de coûts mais aussi et surtout parce que le vélo est un très bon moyen pour se déplacer et rencontrer les gens. Et quoi de plus écologique que le vélo pour photographier la Nature ?!

Luzy :
Que t’a apporté cette expérience tant sur le plan humain qu’artistique?

Frédérick Carnet :
Artistiquement, je me suis retrouvé ! Après 10 ans à réaliser des photographies pour la publicité, j’ai retrouvé le plaisir simple de faire des images. Le plaisir de shooter en argentique, au moyen format, sans aucune contrainte. Une liberté pure. Humainement, je suis retourné à l’essentiel : le partage.

Luzy :
Qu’est ce qui t’a le plus marqué pendant ton séjour en termes de rencontres ou de ressenti?

Frédérick Carnet :
J’ai rencontré de nombreuses personnes lors de mes 3 mois de voyage. Un européen à vélo, en automne et au début de l’hiver, je vous avoue que cela suscite un minimum de curiosité ! 😉 . Il est évident que les personnes rencontrées dans les zones sinistrées sont celles qui vous touchent le plus. Je ne vous cache pas que je pleurais souvent. L’émotion était forte. J’étais bousculé par ce que je voyais. Mon premier contact dans les zones sinistrées a eu lieu à Taro, une petite ville rasée de la carte. Pendant que je prenais des photos un monsieur d’une quarantaine d’années est venu à ma rencontre. J’ai fini par le suivre. Il voulait me montrer la vidéo du tsunami lorsqu’il déferla sur la ville. Ce jour-là, il était monté sur le toit de son hôtel pour se protéger. Il filma la vague. Je n’avais jamais vu une vague aussi haute. Elle devait faire près de 20 mètres. Le village était censé être protégée par une digue d’une dizaine de mètres…beaucoup n’ont pas fui pensant être à l’abris. Il y eu plusieurs centaines de morts.

Luzy :
Ne craignais-tu pas à la base que ta démarche puisse blesser les autochtones dans la détresse, qu’ils ne la comprennent pas? D’ailleurs à cet égard comment l’ont-ils accueillie?

Frédérick Carnet :
Il y aura toujours des personnes pour penser qu’un photographe exploite la misère humaine à des fins mercantiles. Quand on connait les difficultés à être photographe de nos jours, on sait qu’on ne gagne pas d’argent en faisant ce qu’on fait. Pour ma part même si je vends les 1000 exemplaires de mon livre, je me rembourse juste mes frais ! Quand je me déplaçais dans les zones sinistrées avec mon vélo et mon appareil photo, j’ai reçu un accueil chaleureux. Les gens étaient contents de voir un type venir de si loin, qui pensait encore à eux…et qui venait faire son métier avec un regard pudique. D’autant que je venais 8 mois après la catastrophe. Je ne suis pas allé au Japon dans une démarche de « vautour ». J’aime profondément le Japon, je voulais voir ce qui se passait. Et puis, qui parlait de la vie dans le Tohoku à cette période ? Qui en parle maintenant ? Trop peu de monde…

Luzy :
Que te disaient-ils le plus souvent à propos de cette catastrophe, de la prise en charge par le  gouvernement, de leur avenir? As-tu ressenti de l’espoir ou au contraire un sentiment d’abandon et de la crainte?

Frédérick Carnet :
Ne parlant pas Japonais, je n’ai que très peu eu l’occasion d’échanger de façon profonde avec les habitants des zones sinistrées. J’ai surtout échangé des regards, des sourires, des gestes d’attention. Sauf quand je croisais des gens qui parlaient anglais. Dans la préfecture de Fukushima, se fût un peu plus facile pour moi car une équipe de télévision de la chaine nationale NHK m’a suivi pendant 4 jours pour faire un reportage. Cela aura été une belle expérience car Jun Onozawa, le reporter, m’a servi de traducteur. J’ai pu ainsi avoir l’avis de plusieurs personnes : une femme qui vivait à la limite de la zone d’exclusion autour de la centrale nucléaire m’a expliqué se sentir complètement vide, perdue abandonné depuis l’accident nucléaire. Elle n’avait plus de voisin, la route qui passait devant chez elle était devenue sans issue. Seuls des policiers venaient de temps en temps pour lui parler. Elle regardait sa terre qu’elle ne pouvait plus cultiver. Il faut savoir qu’après un accident nucléaire, votre vie d’avant n’existe plus. Si beaucoup cherchaient à occulter la vérité (ce fût le cas d’un jeune père que j’ai rencontré avec son bébé d’à peine un an), tous sont confrontés aux radio-nucléides et à leur rayonnement. Ils ont beau être invisibles, sans odeur, ils sont pourtant dangereux et ont un impact direct sur la nature et donc sur l’homme. J’ai pu rencontré un fermier dont sa production de champignons était très contaminée (4700bq/kg) et impropre à la consommation. Le manque à gagner pour lui est énorme. Quand vous êtes agriculteur (et la préfecture de Fukushima est très agricole) et que vous ne pouvez pas vendre ce que vous produisez, votre vie ne tient qu’à un fil. Beaucoup de terres à Fukushima sont contaminées et le seront encore pour des dizaines d’années. De nombreuses personnes craignent le pire, surtout les femmes et encore plus celles qui ont des enfants car elles savent que leur avenir est a jamais bouleversé par cette catastrophe due à la négligence de l’homme. Je pense à Sachiko Sato, agricultrice bio  qui se bat au quotidien pour les enfants de Fukushima, je pense à Wataru Iwata qui a mis sa vie personnel entre parenthèses et a créé une association pour aider les habitants à comprendre ce qu’est la radioactivité (CRMS).

Luzy :
D’où t’est venue l’idée d’un livre? Etait-elle déjà présente avant ton départ ou a-t-elle germé à l’issue de ton voyage?

Frédérick Carnet :
J’ai eu l’idée de faire un livre pendant mon voyage. Ne sachant pas ce que j’allais trouver sur place, je ne pouvais pas anticiper la création d’un livre. Mais une fois là-bas, plus le temps passait, plus j’étais conscient que la série photographique que je construisais avait du sens. Un jour en allant sur le net, j’ai découvert une interview de Thomas Jorion sur le blog de Molly Benn . Il parlait de son premier livre auto-édité. là, je me suis dit que ça serait une bonne idée d’en faire aussi un. Un livre de photographies reste; le témoignage qu’il véhicule est durable, bien plus que dans un magazine.

Luzy :
Que te reste t-il aujourd’hui de cette expérience? As-tu envie de retourner au Japon? As-tu gardé contact avec certaines personnes?

Frédérick Carnet :
Ce voyage restera gravé au plus profond de ma mémoire. C’est une expérience indélébile ! J’ai donné du sens à ma vie en partant là-bas, mon regard sur la vie, notre planète, la nature a changé. J’ai très envie de retourner au Japon. Je sais que je repartirai là-bas. Quand ? Je n’en sais rien mais c’est évidentque je retournerai dans le Tohoku, à Fukushima… J’ai les adresses de certaines personnes, je garde le contact surtout avec Jun de la NHK, et avec Reiko, une jeune japonaise traductrice rencontré à Fukushima City.

Luzy :
Quel est ton propre regard sur cette catastrophe et l’avenir de la région?

Frédérick Carnet :
Le Japon est en train de vivre une catastrophe écologique, sociale et économique. Ce qui m’attriste c’est qu’on le regarde…de loin et que trop peu agissent. Chaque matin je me lève en priant pour ne pas lire un article qui annonce que la piscine du réacteur 4 de la centrale de Fukushima Daiichi s’est écroulée. J’essaie de garder espoir, me dire que cela n’arrivera pas, que le Japon sera sauvé. Il est temps que nous prenions tous conscience que la catastrophe de Fukushima est une catastrophe planétaire qui ne s’arrête pas au frontière du Japon. Si la piscine du réacteur 4 s’écroule, nous en subirons tous directement les conséquences.

En savoir plus sur le livre :
> Cliquer

© Frédérick Carnet

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A propos de l'auteur

Luzycalor - traduire lumière et chaleur - est le blog d'une petite curieuse adepte de cinéma, musique, littérature et culture urbaine en tout genre. Vaste champ d'investigation isn't it? Parce que si culture s'étale comme confiture, les deux ont en commun un petit goût sucré dont on devient très vite addict. Bienvenue dans mon univers, ce monde vu de ma fenêtre!

8 commentaires
  • nomdezeusfabuleux - septembre 6, 2012

    très belle interview, très intéressante. Merci pour cette découverte.

    • FREDERICK - septembre 6, 2012

      Merci ! Ce fût un plaisir de répondre aux questions de Luzycalor. Toujours ravi de partager cette belle expérience nipponne. Le livre sera bientôt disponible dans un réseau de librairies…check out my website for details : http://www.frederickcarnet.com

    • luzycalor - septembre 7, 2012

      Merci Sophie :)

  • Aurélie - septembre 7, 2012

    Très chouette interview effectivement. Quelle belle expérience que ce voyage! Je ne connais pas le Japon mais j’imagine que ce pays est merveilleux à découvrir. Quel malheur que cette catastrophe!

    • luzycalor - septembre 7, 2012

      Pour le connaître un peu j’avoue avoir adoré mon voyage. Quand j’en aurai l’occasion, tout comme Frédérick, j’y retournerai c’est certain!

  • ohoceane - septembre 7, 2012

    Merci pour cette jolie rencontre, et puis ce regard sur le Japon, différent de ce qu’on lit dans les médias le plus souvent ces derniers temps…

  • Ton carnet de voyage - septembre 9, 2012

    Frederick, as tu vu une différence de comportement chez les habitants entre ton voyage en 2008 et celui de 2011 suite aux événements?

    • Frédérick - septembre 9, 2012

      Lors de mon premier séjour j’ai réalisé un travail photographique sur les derniers grands maîtres de Budo (http://frederickcarnet.com/index.php?/personnals-work/budoka-no-kokoro/). Je n’ai donc été quasiment qu’en contact avec des maîtres de Budo car ce premier séjour n’était consacré qu’à çà. De plus je n’étais resté que 3 semaines. Je n’ai donc pas vraiment d’éléments de comparaisons. Le 2ème séjour en 2011 qui a duré 3 mois m’a permis de découvrir le Japon beaucoup plus en profondeur. Malgré tout, je dirais que dans 99% des cas, les Japonais sont des gens très accueillants, et souvent surpris de trouver un français au milieu de nul part, parfois très loin des régions touristiques.

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