Un prophète – Jacques Audiard

Un prophète - Jacques Audiard

Plonger en apnée dans Sur mes lèvres, De battre mon cœur s’est arrêté, De rouille et d’Os, replonger sans le moindre espace de respiration dans Un prophète, Audiard m’étouffe, m’accule, me hante mais surtout m’invite à réfléchir sur le sens de la vie sans préjugé. Non la vie n’est pas un long fleuve tranquille et la perte, l’absence ou au contraire l’omnipotence d’un tiers peuvent la rendre douloureuse.

La perte d’un membre, l’absence de repères, la présence écrasante d’un père (réel ou spirituel), en substance Audiard aborde des thèmes tels que le manque de lien social, la privation de libre-arbitre ou de liberté, la solitude ressentie face à des choix imposés. Il y a toujours dans les films d’Audiard un obstacle qui vise le héros, d’abord esclave d’une situation ou d’un individu. Mais les esclaves on le sait rêvent de rébellion, passent souvent à l’acte et finissent par faire tomber de son pied d’estale le « maître » dont ils servent la cause. Le héros comprend vite que s’il veut exister il faut tuer… « le père » pour que la chrysalide se transforme en joli papillon au mieux en bombyx au pire.

Voilà ce qui arrivera à Malik 19 ans, analphabète, incarcéré pour 6 ans en milieu plus qu’hostile. Sitôt arrivé, sitôt abîmé, molesté, volé, placé sous le joug du clan qui fait la loi : le clan des corses dont le parrain César Luciani (excellent mais flippant Niels Arestrup) va immédiatement en faire son larbin et instaurer une relation digne de la dialectique du maître et de l’esclave exposée par Hegel dans la Phénoménologie de l’esprit.

Couverts par quelques pourris de l’institution carcérale, les corses font régner la terreur et imposent au jeune-homme un contrat qui lui assurera protection et « relative » tranquillité en eaux troubles. La mission : égorger à l’aide d’une lame de rasoir savamment placée au préalable à l’intérieur de sa joue un témoin gênant dans sa cellule. Malik déboussolé, apeuré, délaissé par une administration pénitentiaire totalement dépassée par les rouages bien huilés des réseaux internes, va devoir s’exécuter. Et là angoisse totale. Interpellation du spectateur sur le sens de la peine. Qu’est-ce que Malik fout là? Il entrait pour purger 6 ans pour délit plutôt mineur, il se retrouve à devoir buter un mec. Arriver pour délit mineur et se retrouver potentiellement « fichable » au grand banditisme à sa sortie de taule, loin du malaise on serait plus proche de l’aberration.

Bref, voler de ses propres ailes, s’affranchir, tuer le père, Malik va très bien se sortir de la situation et devenir « prophète en son royaume ». Intrigue à fort taux de testostérone où la femme ne trouve sa place que jambes écartées sur papier glacé, le réalisme cru du film et le jeu exceptionnel d’Arestrup et de Tahar Rahim offrent un spectacle inoubliable. Encore un très grand Audiard.

Vous aimerez aussi :

Partager sur
A propos de l'auteur

Luzycalor - traduire lumière et chaleur - est le blog d'une petite curieuse adepte de cinéma, musique, littérature et culture urbaine en tout genre. Vaste champ d'investigation isn't it? Parce que si culture s'étale comme confiture, les deux ont en commun un petit goût sucré dont on devient très vite addict. Bienvenue dans mon univers, ce monde vu de ma fenêtre!

8 commentaires
  • carmadou - juin 10, 2013

    C’est un film admirable… le plus effrayant c’est qu’il dénonce avec force une situation réelle. Un succès public aussi bien que critique, le film a fait l’unanimité, mais un succès en vain tant il n’a engendré aucune réflexion de notre politique carcérale, aucun débat..
    Depuis la situation ne s’est pas améliorée, surement qu’elle s’est dégradée. Nous ne nous croyons pas angéliques, nous aspirons à vivre en sécurité c’est pour cela que ce film est une véritable source d’angoisse car la prison n’est en rien un lieu de réinsertion mais une sorte d’école d’apprentissage du banditisme pour des gamins désœuvrés. Les seuls maîtres qu’ils rencontrent sont ceux du banditisme…
    Le prophète est un très grand film; notre préféré de Jacques Audiard,

    • luzycalor - juin 11, 2013

      Pas sûre que ce genre de film puisse être à la source d’une réflexion de la part des politiques. Ce phénomène est déjà connu il est regrettable au-delà du film que les choses n’évoluent pas. Et oui c’est effrayant de voir à quel point non seulement la prison n’est pas lieu de réinsertion mais elle génère de vraies machines à tuer avec une administration carcérale qui ferme parfois les yeux et se laisse soudoyer. Quelle angoisse au début du film à se mettre dans la peau de Malik obligé d’exécuter, sans aucune aide, aucun choix, aucune issue, c’est étouffant.

  • auroreinparis - juin 11, 2013

    J’avais pris une véritable claque en allant voir ce film, et j’ai découvert un excellent acteur en Tarar Rahim.

    • luzycalor - juin 11, 2013

      Très bon acteur effectivement mais j’avoue que Niels Arestrup m’a sciée. Quel jeu, quelle présence. Il fout les jetons.

  • ohoceane - juin 16, 2013

    Un film que j’ai beaucoup aimé, avec un jeu d’acteurs magnifique en effet, pourtant je ne suis pas forcément fan de Arestrup, il m’est antipathique au naturel..

  • dasola - juin 23, 2013

    Bonsoir luzycalor, pour moi, c’est ce jour le dernier bon Audiard, De rouille et d’os m’ayant relativement déçue. Arestrup est magistral. Bonne soirée.

  • Isa - juillet 5, 2013

    J’avais adoré ce film… tu me donnes très envie de le revoir !

    • luzycalor - juillet 5, 2013

      Merci :)

Laisser un commentaire

Cinéma : Nicolas Silhol

Fil d’infos

Archives