Entre rêve et poésie : une autre vision du monde

Hortense Le Calvez et Mathieu Grisson

Au large de la Crète, dans les profondeurs et le silence de la mer Égée, là où la planète a su composer des paysages grandioses, Hortense le Calvez et Mathieu Goussin laissent libre court à leur imagination. Si ces deux artistes ont choisi de vivre sur et sous l’eau c’est peut-être pour retrouver le goût des choses simples, l’harmonie avec la nature loin de l’effervescence humaine et urbaine. C’est aussi sans doute pour casser la temporalité d’un monde où tout va trop vite. C’est enfin pour assouvir leur envie créatrice en utilisant des objets de la vie courante et en les transformant en créatures organiques avec élégance et poésie. Une esthétique légère et lente contredisant la manière frénétique avec laquelle ces objets sont usuellement consommés et oubliés. Rencontre avec deux passionnés de la mer, artistes dans l’âme et pour le moins poètes.

Luzy : Hortense et Mathieu, vous avez la mer pour passion, la poésie dans les veines, l’art dans le sang, racontez-nous un peu votre parcours. Comment vous êtes-vous rencontrés?

Nous nous sommes rencontrés il y a 3 ans. Mathieu travaillait en tant que lieutenant sur des navires de la marine marchande. De mon côté, je venais de terminer mes études et  souhaitais déjà réaliser des installations sous-marines, j’ai suivi une formation d’instructeur de plongée afin d’être compétente dans ce domaine et j’ai ensuite travaillé dans une compagnie de production de film aux Philippines en tant que set designer. En Octobre dernier, Mathieu, qui naviguait depuis presque 10 ans, a décidé de faire une pause afin que nous démarrions ce projet ensemble. Mon père possédait un voilier avec des amis dans les Cyclades grecques. Le choix de se servir de ce voilier comme base à nos expérimentations et travaux est apparu comme naturel du fait des avantages et de la liberté que cela représentait. Nous sommes partis vivre en Crête ; les atouts naturels de cette île ainsi que le coût de la vie réduit nous ont permis de prendre du temps pour construire cette série de travaux ensemble.

Luzy : Je vous ai découvert dans « Vu sur Terre », une série de documentaires réalisée par France 5 qui propose des regards sur des lieux où la nature et l’homme vivent en parfaite alliance. Des endroits préservés, à l’écart des grands mouvements du monde, où le temps semble moins pressé et où l’homme peut laisser libre court à son imagination, parlez-nous de votre vie au quotidien. Le reportage laissait entendre que vous viviez sur un bateau, est-ce permanent ou simplement le temps d’une aventure artistique?  

Notre voilier se nomme Forlane 6 d’où le nom que nous avons donné à ce projet, il est notre lieu de vie permanent. Nos retours en France sont essentiellement pour la famille. Malgré le climat doux de la Crète, l’hiver peut être assez rude et la vie sur un voilier à l’année n’est pas toujours évidente. La place est plus que limitée et vous êtes soumis en permanence à la mer, aux vents et à la pluie. Cependant la vie est très agréable en Crête, les habitants sont extrêmement généreux, tolérants et accueillants. Le temps est en effet beaucoup plus lent ici, personne n’est stressé ou intrusif, les gens s’entraident et se laissent vivre.

Luzy : Pourquoi la Crète, la mer Égée? Est-ce l’unique endroit source d’inspiration de votre travail ou voguez-vous de mer en mer?

Pour l’instant, la Mer Égée est un lieu qui convient parfaitement à nos projets car l’eau y est claire et les formations rocheuses sous-marines spectaculaires, de plus, la vie sous marine est peu existante près des côtes, ainsi nous ne dérangeons pas la vie aquatique. Cependant, nous aimerions travailler dans beaucoup d’endroits différents, idéalement, nous souhaiterions plonger un jour dans les eaux glacées islandaises où la visibilité est incroyable.

Luzy : Quel est votre rapport à la mer? Une histoire d’enfance? Une histoire d’amour? Une histoire de vie?

Un peu de tout ça probablement, Mathieu et moi avons tous les deux commencé à naviguer jeunes. C’est une histoire de famille aussi, en Bretagne et en Normandie d’où nous venons, le monde maritime est très présent et imprègne la culture.

Luzy : Votre art consiste à réaliser des installations sous-marines originales, d’une force poétique à mon sens incroyable comme par exemple transformer du mobilier en méduse géante, mettre du linge à sécher dans la mer, parlez-nous de la genèse de vos idées? D’où vous vient une telle inspiration? Que souhaitez-vous exprimer?

La série Posidonia, par exemple, s’inspire d’une plante marine protégée, la Posidonie, qui se trouve dans les fonds méditerranéens. Nous avons imaginé que cet herbier sous marin prenne possession des objets du quotidien tel un emballage. Nous avons recouvert des chaises, tables, bols, assiettes, ainsi qu’une pelle et un tabouret par de fines bandes découpées et collées sur l’objet. Placées sous l’eau les sculptures s’animent avec les courants et les différentes flottabilités des matériaux, leurs formes revêtent alors des caractéristiques naturelles. Il s’agissait de jouer de cette frontière et de réaliser une sculpture artificiellement naturelle. Ces travaux ne pouvaient prendre place que dans l’eau, un élément où la gravité n’influençait pas l’aspect formel de ces œuvres qui s’apparentent à des créatures futuristes élaborées à partir d’objets oubliés par l’homme.

Luzy : De l’émergence de l’idée à la réalisation de la photo finale, combien de temps en moyenne passez-vous sur vos productions? Quels sont les moyens dont vous disposez pour les concrétiser?

Cela dépend vraiment de chaque projet, généralement la réalisation prend entre 2 semaines et 1 mois en comptant la phase de recherche, de préparation des travaux, l’organisation logistique et la météo. Certains projets demandent plusieurs plongées et modifications pour aboutir au résultat voulu. Les moyens dont nous disposons sont souvent ceux qui nous sont abordables financièrement, nous travaillons donc beaucoup avec des objets trouvés ou nous appartenant.

Luzy : Une fois dans la boite, retouchez-vous les œuvres via un logiciel de traitement d’images?

Nous ne retouchons pas la composition de l’image en elle-même,  nous équilibrons seulement les couleurs avec un logiciel de traitement de photographie car elles disparaissent rapidement sous la mer et nous souhaitons nous éloigner d’un bleu trop saturé pour nos images. Nous préférons jouer avec des tonalités plus neutres et grises où l’élément marin n’est pas forcément évident lors d’une première approche, dans le but de créer un monde plus étrange et mystérieux.

Luzy : Votre travail en appelle à l’imagination, à notre part d’onirisme, pensez-vous le rêve salutaire pour faire face à la réalité ?

Nous pensons que l’imagination est essentielle pour se renouveler et prendre du recul au quotidien.

Luzy : Que pensez-vous du courant surréaliste et en quoi a t-il été pour vous source d’inspiration?

Les peintures de Magritte et les films de Jean Cocteau ont grandement influencé ma jeunesse ainsi que la lecture de « l’eau et les rêves » de Gaston Bachelard, dont la philosophie se rapproche beaucoup du surréalisme. Ce qui nous inspire sont les associations troublantes entre des éléments incongrus et familiers.

Luzy : Personnellement je suis tombée en admiration devant toutes vos œuvres composées de linges étendus sur un fil en milieu aquatique. Celle qui me plait particulièrement est celle représentant une chemise sur un cintre savamment illuminée  flottant dans le noir des fonds marins. Pouvez-vous nous parler de ce projet en particulier, de son idée et  de sa mise en musique ?

Nos travaux avec le linge sous l’eau était nos premiers essais pour commencer à expérimenter avec notre matériel. Nous n’avions pas d’atelier à ce moment et nous avons travaillé avec ce qui se trouvait à bord. L’idée simple et absurde de faire sécher son linge sous l’eau nous a séduits. Nous avons par la suite été surpris à quel point le mouvement du textile dans les courants s’apparente à celui du vent. La chemise sur un cintre est issue de la série Bioluminescence, nous voulions imaginer la fusion entre les animaux de grandes profondeurs qui synthétise de la lumière et une chemise, vêtement propre à l’homme.  L’éclairage est assuré par une bande de LEDs reliée à une batterie étanche. La musique a été composée spécialement pour le documentaire par un professionnel qui a collaboré avec la réalisatrice Anne Viry Babel.

Luzy : Quels sont désormais vos projets? Exposer et être reconnus en fait-il partie?

Nous avons débuté ce projet il y a à peine un an, nous sommes au tout début d’une longue aventure. Pour l’instant nous allons nous concentrer sur l’élaboration d’aquarium plat cet hiver contenant des sculptures qui seront activées par des bulles d’air. Nous cherchons bien sûr de nouvelles opportunités d’exposition et de résidences  pour inscrire notre pratique dans le milieu de l’art contemporain.

En images…

Bioluminescence

Posidonia

Bioluminescence

Posidonia

Take Off

Posidonia

Take off

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> Vue sur Terre, documentaire France 5

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A propos de l'auteur

Luzycalor - traduire lumière et chaleur - est le blog d'une petite curieuse adepte de cinéma, musique, littérature et culture urbaine en tout genre. Vaste champ d'investigation isn't it? Parce que si culture s'étale comme confiture, les deux ont en commun un petit goût sucré dont on devient très vite addict. Bienvenue dans mon univers, ce monde vu de ma fenêtre!

4 commentaires
  • emilie - septembre 23, 2013

    Ils sont talentueux c’est vrai. Sais-tu s’il est possible de voir le reportage que leur a consacré France 5?

  • luzycalor - septembre 23, 2013

    Je n’en sais rien et je n’ai que ça comme lien : http://www.france5.fr/documentaires/vu-sur-terre/

  • Isa - septembre 25, 2013

    Leur trajectoire fait rêver ! Avoir la volonté de vivre différemment pour assouvir une passion ou réaliser un projet, c’est une experience que nous devrions tous avoir !

    • luzycalor - septembre 25, 2013

      Oui je suis d’accord, maintenant ce n’est pas donné à tout le monde de vivre ou de pouvoir vivre sa passion… et d’avoir du talent 😉

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