Interview : Nosfell lève le voile

Nosfell

Comme dans un conte des Mille et Une Nuits… un génie échappé d’une lampe. Ou plutôt de la terre pour son dernier Opus AMOUR° MASSIF sorti le 10 mars 2014. Mi-Adam, mi-Eve,  mi-démon, mi-vierge, mi-musicien, mi-conteur, Nosfell n’est décidément pas tout seul dans sa tête mais cette fois il abandonne la langue du Klokochazia – ce pays tout droit sorti de son imaginaire – pour nous parler celle de l’amour. Exit le Klokobetz, pour un cocktail on the rock en français et en anglais. Vous en reprendrez bien une rasade, non? Rencontre avec un artiste étonnant, à l’univers unique.

L : Incroyables capacités vocales que les tiennes. Qui chante? Un gars, une fille? A première écoute on pourrait s’y tromper. Tu passes de la gravité d’un rock limite démoniaque à une sensibilité, un enthousiasme lyrique que je qualifierais presque « d’enfantin » (et n’y vois rien de péjoratif au contraire c’est assez bluffant) avec une telle dextérité que l’on te croirait plusieurs. Pourquoi ce parti pris?

Nosfell : Merci. J’ai toujours aimé raconter des histoires. Les chansons que j’écris comportent très souvent plusieurs personnages; j’imagine leurs dialogues, et donne la plupart du temps la mission à ma voix de les interpréter. En scène, il peut y avoir une femme, un homme, un enfant, une chimère, un vieillard… J’incarne chaque personnage dans l’espace d’une chanson. Cela accentue le côté impressionniste de ma musique.

L : Tes premiers albums racontent l’histoire d’un monde appelé Klokochazia où tu chantes en « Klokobetz » une langue mélodique et poétique de ton invention. D’où te vient cet étrange univers?

Nosfell : J’ai toujours cultivé une sorte de « syncrétisme linguistique » dans mes disques et mes chansons. Le premier album comprend beaucoup d’anglais et dès le deuxième album j’écris deux chansons en français.
Quant à mon langage inventé, c’est une vieille histoire, traversée sur mes trois premiers albums et mon opéra, Le lac aux vélies. Mon père me parlait cette langue. Il était polyglotte autodidacte. C’était un père absent, comme beaucoup de pères. Mais il avait pris l’habitude de me réveiller en pleine nuit afin que je lui raconte mes rêves; certainement pour construire, à sa manière, une forme de connivences père-fils. J’ai appris comme ça à noter mes rêves. Il me dictait aussi des listes de mots que je devais retenir. Quand il a disparu, j’ai gardé ces listes comme un fétiche. Plus tard, j’ai entamé des études de langues, et ai cherché le sens de ces mots. Ne leur trouvant aucun lien avec les langues que maîtrisait mon père, je leur ai donné un sens de manière arbitraire, comme pour «me raconter mon propre père». Ces listes de mots sont devenues la base étymologique de mon langage. Et j’en ai créé la syntaxe à partir de ce que j’appelle «la musique de mon père», c’est-à-dire le souvenir de ce que sa manière de parler me procurait comme sensations. Je me souviens encore très bien de la musicalité avec laquelle il prononçait ces listes de mots inconnus. Les canevas syntaxiques de mon langage se calquent sur cette musique.
Mais aujourd’hui, avec mon nouvel album, je ressens le besoin de mettre cette histoire de ma vie de côté, j’ai besoin d’une respiration. Et il est temps pour moi de trouver pour ce langage un autre moyen d’expression, si j’ose dire. C’est pourquoi sur mon dernier album ce langage n’est présent qu’à l’ouverture et à la coda. Comme une parenthèse.

L : Et justement l’utilisation du « Klokobetz » est-ce une forme d’Espéranto? Une manière d’universaliser tes paroles pour être compris de personne et tout le monde à la fois?

Nosfell : Il y a un peu de ça. C’est vrai que j’aime me dire que ce langage peut être interprété d’autant de façons qu’il y a de personnes pour y prêter l’oreille. C’est vrai aussi que, de manière peut-être plus poétique que l’Espéranto (plus politique), ce langage permet de traverser les frontières et transmettre des émotions plus universelles et très directes. Mais cela doit passer, en tout cas chez moi, par une technique vocale plus intense. Et sur mon nouvel album je recherche, à travers ma voix, une fragilité que j’assume mieux aujourd’hui dans ma vie intime.


L :
Le troisième album plutôt punk-rock qui clôt d’ailleurs le triptyque de cet univers a été produit par Alain Johannes des Queens of the Stone Age. Comment s’est effectuée la rencontre et que t’a t-elle apporté?

Nosfell : Nous nous sommes rencontrés avec Alain Johannes et Joshua Homme après un concert des Queens of the Stone Age à Paris. On a sympathisé et trois ans plus tard, lorsqu’il était question de se lancer dans l’enregistrement de mon troisième album, que je voulais plus rugueux et plus foisonnant que les précédents, j’ai naturellement pensé à Alain Johannes. C’est un homme exquis doublé d’un musicien extraordinaire, un excellent réalisateur de disques. Ce fut un véritable plaisir de travailler avec Alain et d’avoir Joshua et Brody sur une de mes chansons. Nous nous revoyons de temps en temps soit ici soit en Californie. Alain est devenu un ami proche. J’avais besoin de tension et de dureté dans le son de ce troisième disque, sans modifier ma façon d’écrire pour autant. Et je souhaitais qu’il y ait un contraste fort entre le son de cet album et celui de l’opéra Le lac aux vélies que nous sortions la même année, en 2009.
Sur AMOUR° MASSIF je me suis nourris de toutes mes expériences passées, en reprenant à zéro toutes les techniques de compositions et d’arrangements. J’ai cherché à retrouver une forme de naïveté, très présente sur mon premier album. Chaque instrument endosse un rôle précis dans la dramaturgie de ce disque. Je partais de l’idée que le son devait être à la fois doux et grondant, comme la montagne.

L : Sur le très sombre La Romance des cruels tu invites l’écorché vif Daniel Darc, un grand artiste également, passé à la postérité un peu tôt à mon goût. Pourquoi ce choix? Que représentait-il pour toi?

Nosfell : Je ne pense pas que Daniel soit passé à la postérité trop tôt ou trop tard. Il a fait son chemin, rencontré des personnes qui l’ont oublié, puis d’autres qui l’ont soutenu et encouragé à continuer/à reprendre, tant son talent était immense.
Nous nous sommes rencontrés parce que Pierre Le Bourgeois jouait avec lui sur sa tournée. Nous nous sommes bien entendus je crois. C’était un féru de musique et un excellent musicien. Je garde un souvenir impérissable de la session d’enregistrement de La romance des cruels. Il proposait des tonnes de choses. Il me disait Hey nosfell! avec tous les mots que tu as mis dans ton texte, moi je te fais tout un album! Mais il est bien ton texte, il est bien….
C’est un exemple de laconisme et de pureté dans l’écriture. Il allait droit où ça touche, droit où ça fait mal, et ça fait du bien.

L : Tu as réalisé avec ton acolyte violoncello-bassiste Pierre Le Bourgeois justement la musique du bestiaire chorégraphique Octopus de Philippe Decouflé (deux artistes avec un réel univers aussi barré que toi!), peux-tu nous raconter la genèse du projet?

Nosfell : J’avais besoin de changer un peu d’univers pour me ressourcer. Nous nous sommes rencontrés avec Philippe Decouflé par hasard, et il m’a proposé de travailler avec lui sur la musique de son nouveau spectacle. Pierre nous a rejoint ensuite. Nous nous sommes enfermés dans son grand studio, digne des antres de professeurs fous ou de grands magiciens, avec les danseurs et danseuses. Et nous ne nous sommes pas arrêtés de travailler jusqu’à muscler l’écriture et le plaisir de jouer tous ensemble. Comme un large groupe de rock dont les instruments se seraient transformés en danseurs. Chaque représentation fut une grande joie pour moi, et je dois admettre que je suis parfois nostalgique de cette période, moi qui déteste la nostalgie.

L :  La beauté révélée des corps, contorsionnés, en apesanteur sur ta voix, ta musique et tes mots était-ce un rêve ou est-ce l’univers créatif de Decouflé qui t’a motivé?

Nosfell : Au début Philippe avait un peu peur de la présence de ma voix. Il était soucieux de trouver le juste équilibre entre la danse et notre musique. Nous avons beaucoup échangé sur ce sujet, puis il nous a semblé évident que la voix pouvait être un moteur de sensualité, et qu’elle pouvait trouver sa voie dans la danse.

L :  Ton opus AMOUR° MASSIF est sorti le 10 mars 2014, une envie particulière de transmettre ce sentiment?

Il y a forcément un lien avec ce que j’ai vécu précédemment. J’ai écrit une grande partie de ce disque en tournée, dans ma loge, dans ma chambre d’hôtel. Parfois, pendant les balances sons, un riff de guitare apparaissait, une ligne de chant… Je note toujours des tas d’idées, même si j’en garde très peu.
Mais il y a aussi le fait de vouloir parler de ce sentiment vaste qu’est l’amour. Dans ce disque je continue de raconter des histoires. Elles sont peut-être loin de Klokochazia mais elles sont tout aussi proches de moi qu’ont pu l’être les histoires que je racontais avant. J’ai voulu photographier sur chaque chanson, des personnages qui ont fait un choix drastique dans leur vie. Ces personnages ont atteint un point de non retour et je les photographie au moment où ils prennent conscience que tout bascule, et prennent la décision de regarder devant eux et d’avancer vers l’inconnu.
Il peut s’agir de deux amants (Rubicon) ou bien de deux frères (Île Mogador), d’un père et son fils (Fathers&Foes). Il est aussi question de l’amour de soi (Une voie divine) qui est un vaste sujet également, et qu’il serait difficile de réduire à cette chanson en forme d’égo trip. J’ai tendance, un peu comme tout le monde, à ne pas m’aimer moi-même. Or on se dit tous qu’il serait bon d’apprendre à s’aimer soi-même pour aimer les autres.
Il s’agit de l’amour au sens large. Par ailleurs l’amour semble être la solution à beaucoup de nos tourments mais c’est aussi un élément perturbateur, notamment lorsqu’il est exclusif, il sait nous rendre violents. Et l’amour est un des rares mots de la langue française qui devient féminin au pluriel, comme le mot « délice ». Et je trouve ça très beau.

L :  Le trio de choc : Nosfell, Pierre Le Bourgeois et Orkhan Murat (à la batterie) y est-il d’actualité?

Nosfell :  Non. Orkhan vit maintenant à l’étranger et Pierre a décidé de se consacrer à des projets plus personnels. Nous continuons néanmoins de faire de la musique avec Pierre quand il s’agit de jouer avec Philippe Decouflé. Nous avons déjà écrit quatre pièces avec Philippe et sa compagnie, la compagnie DCA.

L : Quelques mots sur ta collaboration avec Dominique A?

J’aime les collaborations depuis toujours. Nous correspondions avec Dominique A depuis quelques années. Et avec Dick Annegarn aussi d’ailleurs, qui a écrit deux textes sur mon disque!
Nous nous sommes retrouvés au niveau de l’écriture de textes. Cela aurait pu être la musique. Je n’avais, tout simplement, jamais expérimenté d’écrire de la musique sur les paroles de quelqu’un d’autre et j’ai trouvé le challenge hyper enrichissant. Leurs propositions m’ont ouvert vers d’autres univers, et ont su nourrir le mien. Je suis ravi de cette rencontre et tellement touché par la générosité et l’immense talent de ces deux hommes.

 

> AMOUR° MASSIF de Nosfell est sorti le 10 mars 2014.
> Voir le site officiel de l’artiste 
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En vidéo : Rubicon

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A propos de l'auteur

Luzycalor - traduire lumière et chaleur - est le blog d'une petite curieuse adepte de cinéma, musique, littérature et culture urbaine en tout genre. Vaste champ d'investigation isn't it? Parce que si culture s'étale comme confiture, les deux ont en commun un petit goût sucré dont on devient très vite addict. Bienvenue dans mon univers, ce monde vu de ma fenêtre!

6 commentaires
  • nomdezeusfabuleux - mars 3, 2014

    Fabuleuse interview ! Tu as posé les questions qui manquaient à la mienne (faute de temps malheureusement). Tu écris si bien. Bravo ! Heureuse de constater une fois encore que nous partageons un répertoire commun assez vaste. Il faudrait que l’on se rencontre un de ces jours :)

    • Luzycalor - mars 3, 2014

      J’aime énormément cet artiste. Merci pour tous les compliments. Avec plaisir pour se rencontrer en tout cas :)

  • Olivier - mars 3, 2014

    Waouh chouette interview. Nosfell est excellent et j’aime beaucoup ses réponses. Merci pour ce moment partagé.

    • luzycalor - mars 3, 2014

      Pas de quoi tout le plaisir était pour moi 😉

  • Didier - mars 5, 2014

    Elle est parfaite cette interview ! Avec de vrais morceaux de vivant dedans, et de l’inédit, et de la chaleur. Quel bonhomme, hein ? Et quelle intervieweuse… Chapeau ! Tiens, ça me donne envie de tout réécouter. Merci.

  • Luzycalor - mars 5, 2014

    Ton commentaire (venant d’un professionnel comme toi) me fait super plaisir. Merci à toi Didier car quelque part c’est toi qui me l’a fait découvrir et je n’oublie pas. Le type est génial en effet!

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