Le mythe d’Ophélie

Ophelia

Ophélie, héroïne tragique du Hamlet de Shakespeare, trouve vite au XIXème une réelle autonomie par rapport au drame shakespearien inspirant nombre de peintres et écrivains. Est-ce la folie dans laquelle elle sombra se croyant délaissée par un amant assassin du père qui fit d’elle l’archétype d’une douleur morale aux accents spleenétiques auquel s’identifieront un grand nombre de jeunes femmes en mal de vivre? Est-ce la passion malheureuse dont elle fut victime qui animera les desseins des plus romantiques? Est-ce son suicide fantasmé en eaux troubles – cheveux flottants ondulant tels les branches du saule pleureur au pied duquel elle échoua – qui fut à l’origine de tant de sombres poésies?  Toujours est-il que parmi toutes les représentations littéraires, scéniques ou picturales dont elle fut la fortune, il en est une à nulle autre pareille sublimée par Rimbaud.

Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
– On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
– Un chant mystérieux tombe des astres d’or.

II

Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
– C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;

C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
Que ton coeur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;

C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
– Et l’Infini terrible effara ton oeil bleu !

III

– Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

Représentation picturale : Ophelia par John Everett Millais

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A propos de l'auteur

Luzycalor - traduire lumière et chaleur - est le blog d'une petite curieuse adepte de cinéma, musique, littérature et culture urbaine en tout genre. Vaste champ d'investigation isn't it? Parce que si culture s'étale comme confiture, les deux ont en commun un petit goût sucré dont on devient très vite addict. Bienvenue dans mon univers, ce monde vu de ma fenêtre!

2 commentaires
  • Marina - novembre 13, 2015

    Ce poème est sublime!

  • Polina - novembre 19, 2015

    Quel beau poème, magnifique référence à ce mythe que j’adore. Merci de m’y avoir fait repenser…

    J’en profite pour te demander si tu vas bien après les récents évènements, je l’espère de tout coeur en tout cas !

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