Will Eisner à Angoulême

Will Eisner - Musée de la BD Angoulême

Le musée de la bande dessinée d’Angoulême présente en ce moment une exposition dédiée à Will Eisner, inventeur du roman graphique, pionnier de la bande dessinée, peintre du New York des années 40 et 50, plus particulièrement du monde pittoresque de Brooklyn. Plongé dans la pénombre d’un décor urbain qui évoque irrésistiblement le New York des années 40, le visiteur est invité à suivre tous les aspects de l’oeuvre du grand Will présentée selon un principe chronologique :

Enfance et débuts :

A l’aide de documents rares (dessins, photos, publications anciennes) cette section s’attache à détailler les premiers pas de Will Eisner de sa naissance à ses premières publications. Né en 1917 à New York, William Erwin Eisner est le fils d’immigrants juifs originaires d’Autriche et de Roumanie. Il grandit à Brooklyn dans un contexte de misère et de racisme qui le marquera durablement. Fasciné par la BD (lecteur avide de Krazy Kat et Popeye), la littérature, le théâtre et le cinéma, le jeune Will est tenté par une carrière artistique encouragé par son père. A 16 ans, il place sa première illustration dans le journal de son lycée puis devient brièvement directeur artistique d’un magazine féminin. A partir de 1935, il publie professionnellement des dessins et des bandes dessinées dans divers magazines et trouve progressivement son propre style très marqué par l’esthétique noir et blanc des BD de Milton Caniff (Terry and the Pirates) et des films noirs de l’époque. Des exemplaires de Wow, What a Magazine! Okay et Wags présentés dans l’exposition relatent ses premières bandes dessinées et témoignent de son précoce talent.

L’agence Esiner & Iger

Alors qu’il démarche les revues new-yorkaises, Will Eisner croise en 1936 la route de Jerry Iger, éditeur du magazine Wow. Les deux hommes s’associent bientôt et montent l’Eisner & Iger Studio, dans le but de produire des bandes dessinées clé-en-main pour les éditeurs spécialisés. Cette section passe en revue les activités de l’agence et permet de découvrir des photos et des documents administratifs originaux de l’époque.
Adaptant des classiques littéraires, Eisner signe ses premières œuvres remarquables : Hawks of the Seas, classique de la bande dessinée de piraterie et Sheena Queen of the Jungle. L’entreprise s’avère rentable et le studio recrute rapidement de jeunes dessinateurs qui ont pour nom Jack Kurtzberg, futur dessinateur de Captain America et des Fantastic Four sous le nom de Jack Kirby, Bob Kane, créateur de Batman en 1939 ou encore Bob Powell. Les affaires sont florissantes et le studio tourne à plein régime. Jusqu’en 1939…

The spirit
Cette section est l’une des plus conséquentes car consacrée au personnage emblématique d’Eisner : The Spirit. Elle permettra de découvrir la genèse du personnage, son évolution, à la fois graphique et d’inspiration. Du point de vue esthétique, elle met en avant le goût d’Eisner pour les décors urbains, les ambiances contrastées, qui rappellent le New-York des années 1940 et rejoint celle des films noirs de l’époque. Elle donne à voir quelques-unes des planches « historiques », et met également en scène les cases et les pages les plus spectaculaires par des agrandissements.

Will EisnerÀ la fin de l’année 1939, l’éditeur Everett « Busy » Arnold et l’agence de presse d’un quotidien du Midwest contactent Will Eisner. Voulant profiter du foudroyant succès des comics books, ils ont l’idée de proposer aux quotidiens américains un supplément hebdomadaire, qui reprenne le format et le style de ces nouveaux supports, et demandent à Eisner de s’en charger. Will Eisner quitte le studio Eisner & Iger et se lance dans l’aventure. Il constitue son propre studio et imagine un fascicule de seize pages qui comprend une série principale – qu’il se réserve – et trois séries
complémentaires. En dialogue serré avec Busy Arnold, il pose les bases de la série principale : ce sera une bande policière pour adultes. Ayant pour cadre la ville de Central City (alias New York), elle met en scène Denny Colt, jeune détective justicier qui, avec l’aide du commissaire Dolan et de son faire-valoir le jeune Noir Ebony, combat la pègre et ses complices : politiciens corrompus, avocats véreux. À la demande insistante d’Arnold, qui souhaite que ce nouveau personnage soit un « héros à costume », Eisner affuble son privé athlétique d’un simple masque noir. TheWill Eisner Spirit paraît pour la première fois le 2 juin 1940. Une légende est née.

Le succès du Spirit est immédiat et attire les lecteurs adultes et cultivés. Conscient d’explorer des territoires nouveaux, Will Eisner, tout en respectant les codes du récit policier (malfrats patibulaires, femmes fatales, enquêtes et bagarres), s’inspire des grands nouvellistes de la littérature (O’Henry, Ambrose Bierce mais aussi Maupassant) et introduit l’humour et le second degré dans ses histoires. Le cinéma « noir » est une référence directe d’Eisner dont les héroïnes rappellent les stars féminines de l’époque, de Lauren Bacall à Veronica Lake. Le Spirit affronte des vamps qui s’appellent P’Gell (allusion directe au quartier parisien de Pigalle), Plaster of Paris, Sand Saref, Silk Satin, mais son cœur appartient à Ellen, fille du commissaire Dolan. Au fil des années, le studio Eisner accueille des pointures aussi réputées que Lou Fine, George Tuska, Frank Frazetta, Wallace Wood. Le jeune Jules Feiffer, qui deviendra une référence de la bande dessinée politique dans les années 1950, fait ses premiers pas au côté d’Eisner, pour qui il élabore des dizaines de scénarios.

Fasciné par l’esthétique du noir et blanc du cinéma de l’époque mais aussi des grands maîtres de la bande dessinée que furent Noel Sickles (Scorchy Smith) et Milton Caniff (Terry and the Will Eisner Pirates), Will Eisner s’affirme rapidement comme un maître de la mise en scène et du clair-obscur. Usant en virtuose des plongées et contre plongées, il affectionne les ambiances nocturnes et les
décors urbains. Malgré les recommandations de son éditeur, il refuse de créer un logotype immuable pour la série et se fait une spécialité des pages d’ouverture (« splash up pages ») spectaculaires où le titre est toujours mis en scène avec inventivité. Ces pages sont aujourd’hui considérées comme des classiques du genre et font l’objet d’un espace particulier dans cette section.

De la même manière, les jeux visuels d’Eisner, qui lui permettent de suggérer de façon incroyablement novatrice le passage du temps, sont présentés dans une sous-section spécifique. On pourra découvrir également dans cette section, quelques exemples des strips originaux qui ont paru dans la presse quotidienne entre 1941 et 1944 montrant comment Eisner, qui déclarait ne pas trop apprécier le rythme et les limitations du daily strip, parvenait cependant à en user comme un maître. La section présente aussi les principaux protagonistes (bons et méchants) de la série et met en valeur le second degré permanent des récits, qui font du Spirit un des classiques de la bande dessinée d’action en même temps qu’une réflexion ironique sur les canons de la bande dessinée policière. On trouve ici The Spirit, le commissaire Dolan, sa fille Ellen, The Octopus et quelques-uns des « villains » d’anthologie, les beautés sulfureuses qui peuplent la série, mais aussi Gerhard Shnobble et autres personnages sans relief qui sont les héros paradoxaux des meilleures histoires de la bande. Daté de 1948, Gerhard Shnobble est l’épisode du Spirit que préférait Will Eisner. Il illustre parfaitement le mélange de liberté et de maîtrise qui caractérise la série à son sommet. Dans cette fable qui débute par la phrase « Ceci n’est pas une histoire amusante« , le Spirit ne fait qu’une courte apparition. Le véritable héros, Gerhard Shnobble, est un modeste employé qui possède le don de voler dans les airs. Il ne fait rien de ce don miraculeux, jusqu’au jour où, injustement licencié, il décide de prendre son envol du haut d’un gratte-ciel. Une balle perdue, destinée au Spirit, l’abat en plein vol. Il meurt sans que personne, sauf le lecteur, ne sache son secret.

L’histoire familiale d’Eisner le rend sensible à la montée du nazisme en Allemagne. Quand les États-Unis entrent en guerre, et malgré le succès du Spirit, il s’engage dans l’armée américaine et laisse le soin à son studio de poursuivre la publication de la série. La section présente ces assistants qui l’aidèrent à produire chaque semaine une histoire complète et le remplacèrent complètement pendant les années de guerre : Lou Fine, Jack Cole, le lettreur Abe Kanegson et, plus tard, Jules Feiffer et Wallace Wood… L’armée lui confie le soin de travailler sur la communication visuelle à destination des troupes. Il produit des affiches, des illustrations et un strip hebdomadaire pour le magazine Army Motors. Plus tard, redevenu civil, il concevra son successeur, PS. Pour les deux titres, il innove et se sert de la bande dessinée à des fins pédagogiques. Surtout, il invente Joe Dope, soldat sot et négligent, contre-exemple humoristique de la façon dont doit se comporter un soldat responsable. Cette mascotte paradoxale est immédiatement adoptée par les troupes.

American visuals corporation
Rendu à la vie civile en 1946, Will Eisner reprend le Spirit et débute alors la période que les amateurs considèrent comme la plus féconde des douze années de la série. Mais Eisner à d’autres ambitions. Il se lance pour son propre compte dans l’édition de comics et crée pour cela un label et un nouveau héros, John Law, qui ressemble de façon troublante au Spirit.
L’aventure tourne court et Eisner, fort de son expérience dans l’armée, fonde en 1948 American Visuals Corporation, entreprise pionnière dans ce qu’on appelle la « communication visuelle ». Quand, en 1952, le Spirit cesse de paraître, Eisner se consacre entièrement à cette nouvelle entreprise. Il travaille principalement pour l’armée américaine, pour laquelle il conçoit le magazine PS. Mais il a également pour clients les compagnies New York Telephone, RCA Victor et même les Baltimore Colts, une équipe de football américain. Dans cette section, le visiteur peut ainsi découvrir les pages qu’Eisner a dessinées ou coordonnées pour Army Motors puis PS, des photos d’Eisner à l’époque et, comme pour la section précédente, une présentation succincte des assistants avec lesquels il a travaillé à l’époque (Mike Ploog, Klaus Nordling, Chuck Kramer…).

Will eisner et le roman graphique

Deuxième temps fort de l’exposition, cette section couvre la période allant de la fin des années 1970 jusqu’au décès de Will Eisner. Elle est découpée en 5 sous chapitres qui aborderont respectivement : les questions d’autobiographie, de grammaire narrative et de vocabulaire graphique, le tropisme littéraire d’Eisner professeur et professionnel et enfin la judéité et le racisme.
The Spirit est redécouvert dans les années 1960 et 70, aux États-Unis et en Europe, par une nouvelle génération de lecteurs et de dessinateurs. Les éditions Warren et Kitchen Sink rééditent les épisodes anciens. Will Eisner fournit des illustrations de couverture inédites et quelques brèves histoires, mais renonce bien vite à relancer la série. En partie inspiré par les comix underground quiWill Eisner
font alors florès aux USA et guidé par son goût ancien pour la littérature, il préfère explorer des territoires nouveaux. Il reconsidère entièrement le rapport texte/image qu’il avait déjà révolutionné
quelques décennies plus tôt et, en 1978, publie A Contract With God (Un bail avec Dieu). Dans cet album Eisner revient de manière plus ou moins directe sur son enfance pauvre à New York,
et son expérience de l’antisémitisme. Eisner définit cette œuvre pionnière comme un « roman graphique ». S’il n’est pas l’inventeur du terme, c’est bien lui (avec Art Spiegelman, dont le Maus sort à la même période), qui va le populariser et inspirer d’autres dessinateurs, ouvrant la voie à un nouveau genre de bande dessinée qui s’impose sur le marché américain, puis dans le monde.

Will Eisner publie une quinzaine de romans graphiques entre 1978 et 2004, année de son décès. Ils mettent en scène des personnages ordinaires confrontés à des drames urbains. Ces récits en noir et blanc contiennent souvent des éléments autobiographiques, disséminés dans Un bail avec Dieu, puis plus prononcés dans Le Rêveur, Au cœur de la tempête et La Valse des alliances (inspiré de l’histoire familiale de son épouse Ann). New York est autant le décor que le personnage central d’ouvrages comme Big City ou The Building. Dans Fagin le Juif, il s’inspire des critiques que l’on fait du personnage d’Ebony dans le Spirit, jugé comme une description caricaturale des Noirs américains, pour interroger les stéréotypes raciaux en donnant la parole au personnage de
Fagin dans Oliver Twist, le chef d’œuvre de Charles Dickens. Dans Le Rêveur (The Dreamer), Will Eisner revient sur ses débuts de dessinateur de bande dessinée. Se décrivant, non sans ironie, comme un idéaliste confronté à la dureté d’un milieu artistique déconsidéré, il ne manque pas de présenter la galerie des dessinateurs qui sont passés par le Eisner & Iger Studio. Dans les planches
rassemblées ici, on reconnaît Lou Fine (Lew Sharp), qui fut le plus élégant dessinateur du Spirit, Alex Blum (Armand Budd) qui fit nombreuses adaptations des classiques littéraires la collection Classics Illustrated, George Tuska, (Gar Tooth) prolifique dessinateur qu’on retient surtout pour son travail sur Captain Marvel et Iron Man, Jack Kirby (Jack King), le prodigieux dessinateur de Captain America, des Fantastic Four, de Thor et Bob Powell (Bo Bowers), connu pour Sheena Queen of the Jungle et Mr. Mystic.

Au début des années 1980, The School of Visual Arts (New York) demande à Will Eisner d’assurer des cours qu’il donnera pendant plusieurs années. Il rassemble le fruit théorique de cet enseignement dans trois ouvrages, Comics and Sequential Art (1985) et Graphic Storytelling and Visual Narrative (1996) et Expressive Anatomy for comics and narrative (ouvrage complété par le dessinateur Peter Poplaski et publié en 2008, après le décès d’Eisner).

Au début des années 2000, Will Eisner élargit encore davantage le spectre de sa création en se lançant dans l’adaptation de classiques littéraires qu’il admire : Moby Dick d’après Melville, Sundiata, sur les récits mythiques attachés à la personne d’un roi ancien de l’Afrique de l’ouest et Don Quichotte, dont quelques pages sont présentées. Dans chacune des sections de l’exposition, des interviews données par Eisner, ses assistants, les éditeurs et spécialistes qui l’ont côtoyé sont consultables sur écran. Des extraits de Will Eisner, Portrait of a sequential artist sont diffusés dans l’exposition. L’exposition comprend plus de 120 planches originales, imprimés, croquis, esquisses, photoset lettres manuscrites.

En savoir plus …

Consulter le site Internet

> L’exposition a lieu du 31 janvier au 15 octobre 2017
Au Musée de la Bande Dessinée,  Quai de la Charente 16000 Angoulême
Horaires : de 10h à 18h du mardi au vendredi, de 14h à 18h samedi et dimanche, jusqu’à 19h en été.

Crédits photos :
Planche n°1 : press_ Will Eisner – The Spirit – Teacher’s pet -planche 1 © Will Eisner Studios Inc
Planche n°2 : press_ Will Eisner – The Spirit – Vacation – planche 1 © Will Eisner Studios Inc
Planche n°3 : press_ Will Eisner – The Spirit – Lone Some Cool – planche 1 © Will Eisner Studios Inc
Planche n°4 : press_ Will Eisner – New York – Ordures – planche 5 © Will Eisner Studios Inc

 

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A propos de l'auteur

Luzycalor - traduire lumière et chaleur - est le blog d'une petite curieuse adepte de cinéma, musique, littérature et culture urbaine en tout genre. Vaste champ d'investigation isn't it? Parce que si culture s'étale comme confiture, les deux ont en commun un petit goût sucré dont on devient très vite addict. Bienvenue dans mon univers, ce monde vu de ma fenêtre!

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