Philosophie, littérature du sentiment, Daniel Pennac et moi…

Le désespéré - Gustave Courbet

Étudiante j’aimais les cours de philosophie. Je me souviens d’abord avoir été marquée par une prof de Terminale qui pour premier sujet nous avait collé « Qu’est-ce que l’ascétisme? ». Inutile de vous décrire les regards hébétés des élèves dans la classe. Nous entrions dans une discipline totalement étrangère qui nous poussait enfin à réfléchir sur les questions majeures de l’existence humaine. Deuxième choc, la prépa HEC avec Daniel Pennac comme enseignant. Je découvrais alors un homme assez exceptionnel (dont j’avais très peu entendu parler auparavant) dispensant ses cours assis en tailleur sur le bureau avec pour principe de partir d’un mot, d’une phrase, d’un livre et de laisser les élèves en discuter sans jugement, naturellement, tout avis étant bon à prendre. Il engageait ainsi des conversations terribles à partir de petits riens (notamment des citations de Woody Allen dont une m’a vraiment interpellée : Le lion et l’agneau peuvent coucher côte à côte, mais l’agneau ne dormira sans doute pas très bien) et incitait à la réflexion collective par ce que j’appellerais l’accouchement des esprits et la contagion de l’enthousiasme. Certains (surtout pour une prépa ) n’appréciaient pas ses méthodes peu conventionnelles et pas du tout théoriques. Pour ma part je me suis laissée séduire et ai bien vite derrière dévoré sa trilogie bellevilloise (dont je ne garde malheureusement pas un souvenir ému) ainsi que son essai Comme un Roman dans lequel il met en relief sa pédagogie.

A cette même époque et poussée par la passion communicative de cet auteur pour la littérature, je me suis penchée sur les romans sentimentaux, les courants pré-romantiques et romantiques, expression des exaltations et tourments de l’âme. Je me souviens m’être complaisamment perdue dans cette littérature. Je m’interrogeais sur cette passion interne qui dévorait Madame de Clèves pourtant si raisonnable à penser que l’amour pour durer ne doit pas être consommé et qu’il vaut mieux y renoncer puisqu’il est éphémère (raison prévalait sentiment, nous n’étions pas dans le romantisme), je me tourmentais avec Werther, sensible à l’extrême, amoureux d’une femme promise à un autre dont la passion le conduit au suicide, je m’élevais avec René et son vague des passions, en notait des bribes et ressentais son exaltation à être dans la nature, dans une solitude absolue, accablée d’une surabondance de vie : « L’imagination est riche, abondante et merveilleuse. L’existence pauvre, sèche et désenchantée. On habite avec un cœur plein un monde vide et sans avoir usé de rien, on est désabusé de tout ».

Si je partage avec vous aujourd’hui ces quelques mots peut-être un peu désordonnés, vous m’en excuserez, c’est que je viens avec délectation de me pencher ces derniers temps à nouveau sur cette littérature en relisant Adolphe de Benjamin Constant où l’auteur analyse les relations de l’amour et du temps en évoquant non pas le malheur de n’être pas aimé mais celui d’être aimé quand on aime plus : « Elle vous sera chaque jour moins agréable, vous lui serez chaque jour plus nécessaire ».

Avec Adolphe, Constant nous offre un des textes les plus cruels de la littérature française.
Avec Adolphe, je fais un petit retour à des sources que j’avais délaissées mais qui ne s’étaient jamais taries.

Romans cités :

> Daniel Pennac : Au Bonheur des Ogres, La Fée Carabine, La Petite Marchande de Prose, Comme un Roman
> Mme de Lafayette : La Princesse de Clèves
> Goethe : Les Souffrances du Jeune Werther
> François-René de Chauteaubriand : René
> Benjamin Constant : Adolphe

Illustrations :

> Le Désespéré de Gustave Courbet (oui je sais je l’aime bien celui-ci)

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A propos de l'auteur

Luzycalor - traduire lumière et chaleur - est le blog d'une petite curieuse adepte de cinéma, musique, littérature et culture urbaine en tout genre. Vaste champ d'investigation isn't it? Parce que si culture s'étale comme confiture, les deux ont en commun un petit goût sucré dont on devient très vite addict. Bienvenue dans mon univers, ce monde vu de ma fenêtre!

11 commentaires
  • Carmadou - janvier 30, 2012

    Nous nous doutions pas lorsque nous étions Lycéens, étudiants que des cours allaient nous suivre ainsi tout au long de nos vies sans jamais nous abandonner… et c’est toujours avec délectation que nous nous replongeons dans ces textes qui nous ont ouvert les yeux sur le monde, qui nous ont fait grandir!
    Il faut savoir prendre le temps de lire et relire les classiques, nous partageons cet avis!

    • Luzycalor - janvier 30, 2012

      En ce qui me concerne je n’ai jamais abandonné les classiques. D’ailleurs je n’ai lu que cela pendant longtemps. C’est vrai que j’ai eu la chance d’avoir lors de mon parcours universitaire quelques profs extrêmement motivants dont Daniel Pennac, ça aide!

  • Naïra - janvier 30, 2012

    Avoir Daniel Pennac comme professeur, c’est impressionnant! Ton site est impressionnant, je suis étonnée de ne pas être tombée dessus plus tôt! Le côté épuré mais sophistiqué me charme totalement et la qualité (mais sobriété) de tes articles est très chouette! En plus tu justifies tes textes (un bonheur sans nom pour ma personne!).

    Bref, veux-tu m’épouser (comment ça, c’est déplacé?)?

    Au plaisir de te lire!

    • Luzycalor - janvier 30, 2012

      On va peut-être apprendre à se connaître un peu avant d’envisager le Pacs miss, non? :)
      Toute plaisanterie mise à part, merci pour ces compliments qui me touchent beaucoup. Le tien n’est pas mal non plus. D’ailleurs il ressemble assez au mien dans le design. J’aime les choses simples, le côté épuré, le noir, le blanc…surtout le noir d’ailleurs. Merci de ton passage. Je ne manquerai pas de venir te lire. A bientôt.

  • My Little Discoveries - janvier 30, 2012

    Malheureusement je n’ai pas eu Pennac en prof de philo et j’ai plutôt de mauvais souvenirs de cette matière car nous devions « gratter », « gratter », et encore « gratter » avec une prof toute jeune et inexpérimentée qui ne savait pas répondre à nos questions ans regarder ses notes…
    Je n’ai pas non plus de bons souvenirs des « classiques » lus dans le cadre de mes études, et c’est bien dommage car je n’ai plus tellement envie d’en lire depuis…
    Bref, la personnalité des profs est hyper importante et je n’ai pas eu de chance de ce côté-là!

    • luzycalor - janvier 30, 2012

      Ah c’est clair parce que je n’ai absolument pas le même vécu sur le sujet. J’éprouvais un vrai plaisir moi à écrire des dissertations de philo, de français…et même d’éco tiens surtout lorsqu’il fallait jouer les rats de bibliothèque pour analyser certains sujets parfois abscons.

  • Sophie - janvier 31, 2012

    C’est qui ce Nicolas? Il ne serait pas passé par hasard par Nanterre, sa préfecture, son conseil général…:)

  • luzycalor - février 1, 2012

    Et la présidence en disant cela : http://bit.ly/AD8aJ1

  • Vignaud - février 1, 2012

    bonjour,
    Comme vous parlez bien de M. Daniel PENNAC, je pense qu’il faut aussi conseiller de lire son ouvrage « chagrins d’école ». Mes enfants me l’ont offert pour un anniversaire, et, heureux choix, j’avais éprouver l’envie de le lire à l’écoute d’une interwiew radiophonique de cet auteur.

    Ex de Madame l’Education Nationale, qui a voulu divorcer d’avec moi par intimidation avant que l’envie ne m’en prenne vraiment, j’ai gardé cette sentence de M. PENNAC comme ma « madelaine » pour des temps à venir plus difficiles encore (page 262 de l’édition Gallimard) :
    » il suffit d’un professeur- un seul ! – pour nous sauver de nous-mêmes et nous faire oublier tous les autres. »
    C’est pas génial, car peut-être un peu trop dans l’excès. Mais c’est doux, et ça regonfle le moral ! Avec ça, il aurait pu devenir ministre,! Non ?

  • Nymphette - février 5, 2012

    Si je n’ai pas eu la « chance » d’avoir M PENNAC comme professeur de philosophie, je suis quand même passée dans cette discipline, par le meilleur… et aussi par le pire!
    Pourtant ce meilleur-là m’a forgé m’a poussé vers l’avant, à m’améliorer sans cesse, et plus de dix ans plus tard, je ne peux qu’ l’en remercier, même anonymement sur l’immense toile…

    • luzycalor - février 5, 2012

      Finalement ça semble nécessaire mais sans aucun doute pas suffisant d’avoir connu dans son parcours scolaire au moins un prof motivant. J’ai eu la chance d’en connaître trois en philo et un en français…C’est énooooorme :)

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