Démon versus psychopathe

Gustave Courbet - American Psycho

Je lis un peu partout que Le Démon de Hubert Selby Jr est un chef d’œuvre. Qu’à côté de lui American Psycho n’est juste qu’une pâle copie, insignifiante et sans intérêt. Quelque chose m’échappe. Je ne dois pas avoir la même lecture que ceux dont j’ai vu les analyses et critiques. Là où American Psycho m’a captivée (lire mon avis ici ), Le Démon m’a profondément ennuyée. Peut-être même d’ailleurs parce que justement il faisait suite à ma lecture du roman de Bret Easton Ellis. Bon certes il semble évident que American Psycho s’inspire du roman de Selby écrit 15 ans auparavant. Mais là où l’histoire de Patrick Bateman emporte le lecteur, celle de Harry White n’intéresse pas, l’auteur mettant trop de distance dans l’écriture d’un récit long et prévisible.

« Ses amis l’appelaient Harry. Mais Harry n’enculait pas n’importe qui. Uniquement des femmes…des femmes mariées. Avec elles, on avait moins d’emmerdements… Il trouvait que coucher avec une femme mariée était beaucoup plus jouissif ». Pourtant l’intrigue démarrait fort. Le début paraissait prometteur. Tout au moins j’avais envie d’en savoir un peu plus sur ce personnage dénué de sens moral, un brin laxiste, totalement dévergondé. Jusqu’où irait Harry, ce grand séducteur auquel les femmes ne peuvent résister, qui multiplie les conquêtes grâce à de savantes stratégies dont lui seul à le secret? Qu’allait-il nous apprendre sur son monde déviant?

Et puis, plus rien. Plus envie de poursuivre ma lecture. Juste l’ennui. Après une première partie longue, tellement longue que l’on en voit plus le bout, où l’on sent vaguement la tension qui monte chez notre anti-héros tentant vainement de contrôler la fièvre sexuelle qui l’habite, la deuxième partie dévoile enfin un personnage de plus en plus en proie à sa folie addictive jusqu’à l’apothéose finale. Un homme qui connaît une ascension sociale inversement proportionnelle à sa santé psychologique mais que l’on arrive pas du tout à suivre dans sa
détresse morale. Vous allez me dire qu’il est également difficile d’expliquer le comportement d’un sadique comme Bateman. Certes, mais justement l’intérêt du livre repose aussi sur le fait qu’avec American Psycho, impossible de s’identifier à ce fou-furieux inhumain. Non le génie tient à autre chose : l’écriture des dialogues, la description des scènes, l’assassinat du rêve américain, la capacité qu’a l’auteur à ne pas tomber dans les travers d’un tueur en série stéréotypé. Alors que chez Selby l’identification n’est à la base pas improbable du tout puisque Harry est un cadre dynamique à qui tout réussit, qui est choyé par ses proches, a une vie sociale assez riche et plus tard une femme et des enfants. Or pourtant il va se laisser entraîner dans une déchéance irréversible telle que le lecteur n’ a pas envie de lui pardonner. Peut-être est-ce cela? Peut-être est-ce le manque de rythme du roman. Toujours est-il que ce livre là,  je ne le conseillerais pas.

En savoir plus :

> Le Démon de Hubert Selby Jr est un roman publié en 1976
Requiem for a dream de Darren Aronofsky en est l’adaptation cinématographique

> American Psycho de Bret Easton Ellis est un roman publié en 1991
Il fut adapté au cinéma par Mary Harron

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A propos de l'auteur

Luzycalor - traduire lumière et chaleur - est le blog d'une petite curieuse adepte de cinéma, musique, littérature et culture urbaine en tout genre. Vaste champ d'investigation isn't it? Parce que si culture s'étale comme confiture, les deux ont en commun un petit goût sucré dont on devient très vite addict. Bienvenue dans mon univers, ce monde vu de ma fenêtre!

11 commentaires
  • My Little Discoveries - avril 9, 2011

    Je n’ai lu aucun de ces deux livres. Evidemment j’ai entendu beaucoup de bien d’American Psycho, mais j’avoue que cette lecture ne me dit rien… Tant pis!

  • luzycalor - avril 10, 2011

    C’est tellement particulier et violent que même si je le trouve excellent ce n’est pas un bouquin à conseiller aux âmes sensibles.

  • Aurélie - avril 11, 2011

    Je me suis également laissée emporter par le rythme de American Psycho que j’ai beaucoup aimé. L’autre je ne connais pas.

  • carmadou - avril 11, 2011

    Je me souviens avoir eu ce livre entre les mains dans une librairie, avoir hésité puis l’avoir reposé dans son rayon… j’avais donc vu juste.

    Merci pour ce magnifique Courbet!

    • luzycalor - avril 11, 2011

      Oui tu as eu raison. Ce livre, à mon sens, n’en vaut pas la peine. Quant au Courbet, que dire si ce n’est que ce tableau est juste magnifique et encore plus en vrai.

  • Diane - avril 11, 2011

    American psycho m’avait totalement chamboulée à l’époque. Il s’agit d’un des rares livres que je n’oublierai jamais.
    J’avais commencé le Selby, j’ai lâchement abandonné… pas fait pour moi.

    • luzycalor - avril 11, 2011

      Pareil. Un vrai bouleversement. Bon à la fois il est super choquant. Quant à Selby, pas de regret il n’est franchement pas passionnant.

  • Elisa - avril 13, 2011

    Cou cou,
    Je serai absente pour quelques jours des blogs amis.
    Je te laisse ce petit cou cou et au revoir
    Amitiés
    Elisa

  • Xaphan - octobre 19, 2012

    Et bien, je pense que tu es passé à côté effectivement… Je considére en effet le démon comme un chef d’oeuvre, une plongée puissante au coeur de la folie ordinaire. Oui, effectivement, nous pouvons tous nous identifier dans ce personnage, c’est là la force de ce livre. On tremble, on suffoque en tournant les pages.. Et le rythme ? Une ascension, tout simplement. La fin est une apothéose qui arrive à atteindre nos nevroses les plus enfouies. Peut-être qu’il ne faut pas avoir peur de soi pour terminer ce livre ?
    Donc, à ceux qui ont lu cette critique sans avoir lu le livre, et qui se disent « j’ai donc bien fait de ne pas le prendre », je rééquilibre la balance en disant : lisez le.

    • luzycalor - octobre 20, 2012

      Bonjour Xaphan,
      Ne pas avoir peur de soi, je ne sais pas si j’ai peur de moi mais en tout cas je sais que sa névrose ne me parle. Je peux comprendre qu’on le considère comme un chef d’œuvre, pourquoi pas? Moi je trouve qu’après avoir lu American Psycho (qui pourtant viendra plus tard) je n’ai pas accroché. Je l’ai trouvé fade, sans intérêt; Cela n’engage que moi. Je respecte en tout cas ton point de vue et te remercie d’avoir posté ton avis sur ce blog. A bientôt.

  • lectiole - juin 11, 2013

    Bonjour,

    je viens de lire le Démon et d’en parler sur mon blog. J’ai fait le parallèle avec American Psycho (que j’ai lu il y a plus d’une dizaine d’années) sans savoir qu’il avait déjà été fait. ^^ Mais ça saute aux yeux, de toute façon, et comme le Démon a été écrit avant, je trouve du coup American Psycho (livre choc) moins novateur que quand je l’ai lu (parce que je ne connaissais pas le personnage d’Harry White…).
    Lequel est le meilleur ? Pour moi, c’est le Démon. Parce que c’est le premier, et qu’à tout seigneur, tout honneur…^^ ? Non, pas seulement. Parce que c’est l’histoire d’une société frigorifiée, d’un personnage qui se révèle terriblement humain. On peut même dire que Bateman et White ont des destinées contraires. Harry White est abject dès la première phrase. On découvre un type qui pense avec sa bite, un salaud de bas étage. On finit par le découvrir humain, terriblement humain, capable de sentiments, amoureux, malade. Bateman, au contraire, ne sombre pas parce qu’il se révèle humain…et ne sombre pas vraiment, d’ailleurs, même si pour le lecteur qui lit ses actes, c’est de pire en pire. Humain versus inhumain. J’ai bien aimé American Psycho (même si je ne le relirai pas. Je me souviens encore de la souris et du fromage…et non, je ne le relirai pas. ^^) mais j’ai trouvé le Démon un poil supérieur (surtout parce que Bret Easton Ellis emmène ses personnages dans le cadre de son style là où Selby Jr paraît laisser ses mots dériver avec eux…C’est moins structuré, plus une rivière verte s’écoulant sur un cadavre qu’un cadre qu’on remplit de couleur rouge…). M’enfin, ces deux romans sont percutants et intéressants, de toute façon.

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