Les arbres voyagent la nuit – Aude Le Corff

Aude Le Corff - Les arbres voyagent la nuit

Âmes blessées, corps éprouvés, Les arbres voyagent la nuit, comme pour insuffler un élan à ceux qui traversent l’existence avec un « je ne sais quoi » d’humilité dans les gestes, de tendresse dans les mots, d’empathie dans les veines et de partage au fond du cœur. Ceux qui malgré les heurts ont su garder une âme d’enfant et la fantaisie qui va avec. Aude Le Corff en fait sans doute partie. Pour son premier roman, sa plume effleure avec finesse les aspérités de la vie et pose un regard délicat sur les êtres, leur complexité, leur contradiction. Rencontre avec cette auteure pour un instant de voyage en terre humaine.

Luzy : Vous venez d’écrire un roman abordant des sujets forts tels la douleur de la séparation, l’isolement et la déchéance liés à la vieillesse, la discrimination sociale dont souffrent les individus considérés comme différents, le tout avec délicatesse et bienveillance, pourquoi un tel condensé d’âmes blessés? Est-ce pour vous une manière de panser quelques plaies?

Aude : Discuter avec des gens qui suivent des chemins atypiques m’intéresse, j’essaie de comprendre sans juger, j’ai facilement de l’empathie. En ce qui me concerne, je me suis parfois sentie seule avec mes peurs et mes questions quand je traversais des périodes difficiles, alors j’ai eu envie d’écrire sur ces sujets, que des personnages d’âges divers se rencontrent dans ces moments où l’on se bagarre avec nos doutes sans aide extérieure, et qu’ils s’apportent écoute et bienveillance après avoir surmonté tant bien que mal leur méfiance. Sophie et Anatole n’ont vraiment rien en commun, à part… leur inquiétude et leur tendresse pour Manon. J’aurais voulu avoir un Anatole dans mon immeuble quand j’étais petite. J’aimais discuter avec ma grand-mère mais elle n’habitait pas la même ville. Cela m’a aussi amusée – je l’avoue – de mettre ces personnes si différentes dans une même voiture pour un voyage qui réserve des surprises. Ils m’ont tous été inspirés, y compris Sophie, par des rencontres dans la « vraie vie », j’ai donc de l’affection pour cette deuxième famille, et il y a une part de moi en chacun d’eux.

Luzy :  Le poids du temps est extrêmement présent dans votre récit et je trouve d’ailleurs que votre manière de l’aborder est particulièrement lucide et joliment imagé, est-ce que la réalité du temps qui passe ainsi que les choix et les résignations auxquels elle nous confronte vous effraient?

Aude : Les thèmes de la solitude, la vieillesse, les pertes de nos souvenirs et de nos forces me travaillent. Le temps passe vite et j’y serai bientôt confrontée. Ma grand-mère paternelle a eu la maladie d’Alzheimer, cette professeur agrégée d’Histoire oubliait son passé, nos prénoms, nos visages, ses confusions la rendaient malheureuse, et nous aussi. De plus, je me pose pas mal de questions sur ce qui peut exister au-delà de notre réalité, de la mort, il y a tant de choses que nous ignorons, et tant d’absurdité en ce monde, cela transparaît dans mon roman.

Luzy : Du titre Les arbres voyagent la nuit à la référence au Petit prince de Saint-Exupéry en passant par le regard que vous portez parfois sur vos personnages, votre roman est empreint d’une poésie renvoyant à l’enfance, pensez-vous qu’il est important de garder une âme d’enfant?

Aude : Oui c’est important, je ne pousse pas ma fille aînée à grandir, quand on lui dit «c’est plus de ton âge » j’ai tendance à hausser les épaules. Qu’elle profite au maximum de l’enfance, cette période où l’on s’amuse d’un rien, où il est enivrant d’escalader un rocher, de traverser des flaques en trottinette, d’ailleurs j’en ai acheté une pour moi, mes enfants sont ravis de pouvoir dépasser leur « vieille » maman en rigolant. Et je retrouve un peu de mon innocence d’enfant quand je faisais du patin à roulettes de toutes mes forces boulevard des Batignolles à Paris. La fantaisie que l’on retrouve dans mes textes est un reste de cette âme d’enfant que je conserve précieusement. Après on devient trop sérieux, on s’interdit d’être un peu fou, on craint le regard de l’autre (qui peut effectivement être sans indulgence), c’est dommage.

Luzy : Justement parlez-nous un peu de ce titre. Pourquoi Les arbres voyagent la nuit? Vous sachant nippophile est-ce une allusion à l’esprit de la nature qu’a imaginé Hayo Miyazaki avec Totoro?

Aude : De manière inconsciente oui. C’est une partie du monde imaginaire que se construit Manon pour survivre au départ de sa mère. Avec ma fille, on court au cinéma dès que sort un Miyazaki, sa fantaisie, ses châteaux dans le ciel et l’importance de la nature dotée d’une âme trouvent une résonance profonde en moi. Je suis née à Tokyo, j’y suis restée quelques années, j’ai peu de souvenirs mais ma mère m’emmenait souvent dans les parcs japonais, mes parents louaient une maison en bois sur la plage pendant leurs vacances, les odeurs, les couleurs, une certaine harmonie homme-nature qu’on ne trouve pas en France ont dû rester ancrées en moi.

Luzy :  Et d’ailleurs bouleau consolateur, fourmis réparatrices, espaces libérateurs, la nature dans votre roman possède des vertus apaisantes et protectrices, quel est votre rapport à la nature?

Aude : J’ai besoin de me balader entre les arbres pour me détendre ou faire le point. Quand les enfants sont à l’école ou que je m’octroie une semaine de solitude pour écrire, je m’évade souvent dans la nature : la mer et les feuilles sont aussi vivantes que les oiseaux, elles m’apaisent et me parlent lorsque j’ai des angoisses. Je prends le temps de m’arrêter (pas juste pour prendre une photo qui sera likée sur Facebook !) et de regarder un soleil couchant même en ville, un ciel qui change de couleur, la Seine, la Loire ou la mer.

Luzy :  Il y a deux ans, j’aimais beaucoup naviguer sur votre blog (Nectar du Net) dont les billets me plaisaient déjà par les thèmes et le style. Aujourd’hui, je vous retrouve romancière. A quand remonte cette envie d’écriture?

Aude : A l’enfance. J’écrivais des contes et poèmes, pour le plaisir, j’aimais jouer avec les mots et les sonorités, inventer des histoires parfois un peu dingues. Puis j’ai travaillé et j’ai eu mes enfants, mais il me manquait quelque chose. Le blog m’a rappelé à quel point j’avais besoin d’écrire. C’était agréable et un bon exercice. Enfin, je me suis sentie prête à me lancer dans un roman.

Luzy : Les arbres voyagent la nuit est un roman que pour ma part j’ai dévoré. Le périple de tous ces individus meurtris que leur souffrance relie m’a beaucoup touchée, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur l’accueil du public?

Aude : Merci, ce retour me fait très plaisir ! Des lecteurs ont été émus et j’étais touchée de l’apprendre lorsqu’ils ont pu me le dire ou me l’écrire. Certains (une minorité, ce qui est rassurant) ont été un peu dérangés par le personnage atypique de Sophie qu’ils ne s’attendaient pas à rencontrer dans ce roman, beaucoup ont aimé cette complicité qui se crée entre une enfant (Manon) et un vieillard (Anatole) au début enfermés dans leur monde, leurs pensées, chacun en mode survie, et qui s’apprivoisent, mettent des mots sur leur douleur en lisant ensemble Le Petit Prince, et renaissent à la vie. Je pense qu’il faut avoir un minimum de sensibilité et de fantaisie pour apprécier ce roman-conte, les êtres y sont fragiles, on pénètre dans leur univers intérieur, leurs regrets, leurs espoirs, et la place des rêves et de la nature y est importante. C’est un voyage, en eux, et à travers de beaux paysages que j’ai aimé contempler.

Luzy :  Quels sont vos projets désormais? Un deuxième livre? Si oui un petit scoop sur le thème ou souhaitez-vous garder le mystère?

Aude : Oui un deuxième livre, et même un troisième. J’ai plein d’idées, d’autres personnages existent déjà en moi, souvent inspirés de rencontres brèves mais marquantes ou de mon observation du monde. On retrouve dans certains passages une touche de fantaisie voire de cynisme – pour dédramatiser certaines expériences – qui rappelleront mon blog aux connaisseurs.

Merci à Aude pour cette interview.

Les arbres voyagent la nuit est publié aux éditions Stock
Retrouvez-la également sur http://www.nectardunet.com

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A propos de l'auteur

Luzycalor - traduire lumière et chaleur - est le blog d'une petite curieuse adepte de cinéma, musique, littérature et culture urbaine en tout genre. Vaste champ d'investigation isn't it? Parce que si culture s'étale comme confiture, les deux ont en commun un petit goût sucré dont on devient très vite addict. Bienvenue dans mon univers, ce monde vu de ma fenêtre!

3 commentaires
  • My Little Discoveries - novembre 8, 2013

    Belle interview, qui donne envie de se plonger dans le livre! 😉

  • Sophie - novembre 8, 2013

    Oui chouette interview qui donne envie de connaître l’auteur et son bouquin. Je vais le lire d’ailleurs.

  • Tietie007 - novembre 20, 2013

    Titre poétique.

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