Bowie, philosophie intime – Simon Critchley

Avant de me rendre dans quelques jours à la Philharmonie de Paris pour me délecter de l’expo David Bowie is, un avant-goût immersif dans l’univers de cet artiste pas comme les autres qui a, si ce n’est modifié la vie de certains, tout au moins contribué à la rendre meilleure. En ferais-je partie? Je ne sais pas. En tout cas c’est à 12 ans (comme Critchley) à l’écoute d’ Hunky Dory  que « cette créature » ultra sexuée et ambiguë s’est imposée à moi pour ne plus jamais me quitter. Cette sensation peu ordinaire, ce que j’ai ressenti à ce moment là, Simon Critchley le décrit tellement bien dans son hommage à Bowie qu’il m’a semblé évident de le partager. Certains comprendront, d’autres pas… « Ma première fois ».

« Permettez-moi de commencer par une confession plutôt embarrassante : tout au long de mon existence, personne ne m’a procuré autant de plaisir que David Bowie. Vous vous direz peut-être que ça en dit long sur la qualité de ma vie. Mais ne vous méprenez pas : j’ai connu beaucoup de bons moments, dont certains partagés avec d’autres personnes. Pourtant, rien n’est comparable au plaisir continu que Bowie m’a procuré au fil des décennies.

Comme ce fut le cas pour nombre d’adolescents anglais, tout a commencé le 6 juillet 1972. Ce jour-là, Bowie passait dans l’émission musicale culte de la BBC, Top of the Pops, pour chanter « Starman ». Lorsque cette créature aux cheveux orange, vêtue d’une combinaison de félin, passa son bras avec une nonchalance voluptueuse autour des épaules de Mick Ronson, je fus carrément sidéré. Ce ne fut pas tant la qualité de la chanson qui me frappa. Ce fut le look incroyable de Bowie. Son aura sexuelle, son aplomb et son étrangeté. Ce mélange d’arrogance et de vulnérabilité était tout simplement hallucinant. L’expression de son visage trahissait une sorte de clairvoyance – une porte ouverte sur un monde de plaisirs inconnus […] Je me souviens très clairement de ma réaction à l’écoute de « Suffragette City ». La pure excitation corporelle produite par cet objet sonore était presque insupportable. Comment définir cette sensation? C’était…sexuel tout simplement. Sans même que je sache ce qu’était le sexe. J’étais vierge. Je n’avais jamais embrassé personne et n’en avais même jamais éprouvé le désir. Au moment où la guitare de Mick Ronson est entrée en collision avec mes organes internes, j’ai ressenti dans ma chair quelque chose de puissant et d’étrange que je n’avais jamais connu auparavant. Où était Suffragette City? Quelle route pouvait bien y mener? J’avais 12 ans. Ma vie venait de commencer.

Flash épisodiques

[…] Je crois que l’identité est une réalité très fragile. Elle repose sur une succession de flash épisodiques plutôt que sur je ne sais quelle grande unité narrative. Comme l’a établi David Hume, notre vie intérieure est constituée de faisceaux d’impressions plus ou moins déconnectés qui gisent dans les chambres de notre mémoire comme autant de tas de linge sale. C’est sans doute pour cette raison que la technique du cut-up inventée par Brion Gysin, avec ses coups de ciseaux au hasard dans le texte – et dont on sait que Bowie l’a empruntée à William Burroughs -, crée un effet de réalité beaucoup plus crédible que toutes les formes de naturalisme littéraire. Curieusement, les épisodes qui confèrent à ma vie un semblant de structure sont souvent liés aux textes et à la musique de David Bowie. Le fil conducteur de mon existence lui doit plus qu’à quiconque. Bien entendu, d’autres souvenirs et d’autres récits m’ont nourri, avec dans mon cas la complication liée à l’amnésie partielle qui m’a frappé suite à un grave accident […] Mais Bowie a été la bande-son de ma vie. Mon ami secret, mon éternel compagnon. Dans les bons et les mauvais moments; les miens comme les siens. Ce qui est étonnant, c’est que je suis loin d’être le seul dans ce cas. Il existe toute une catégorie d’individus à qui Bowie a ouvert les portes d’un univers émotionnel complètement différent. Les uns se sont libérés, les autres sont devenus plus étranges, plus sincères, plus ouverts ou plus épanouis. Avec le recul, je me rends compte que Bowie est devenu une sorte de pierre de touche, l’emblème mémoriel des triomphes et des échecs de notre passé, mais aussi le vecteur d’une certaine cohérence du présent et la possibilité même d’un avenir, voire de l’exigence d’un avenir meilleur. Je n’ai jamais rencontré Bowie […]  Pourtant je ressens un degré d’intimité extraordinaire avec Bowie quand bien même je suis conscient que c’est un pur fantasme. Un fantasme, oui, mais un fantasme partagé par un très grand nombre de fans fidèles pour qui David Bowie n’est pas uniquement une rock star et ne se résume pas à un ensemble de clichés médiatiques éculés sur la bisexualité et les bars de Berlin. Bowie est une personne qui depuis maintenant plusieurs décennies a rendu leur vie un petit moins ordinaire. »

Extraits de BOWIE, Philosophie intime de Simon Critchley, enseignant en philosophie à la New School for Social Research à New York. Traduit de l’anglais par Marc Saint-Upéry. Publié par les Editions La Découverte que je tenais à remercier pour l’autorisation accordée pour cette reproduction.

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